Pauvre Bréval

Le répertoire, les oeuvres pour violoncelle, ...
Répondre
François 2
Messages : 63
Enregistré le : sam. juin 18, 2005 4:38 am

Pauvre Bréval

Message par François 2 » dim. mai 06, 2018 12:40 am

Tu aimes bien le « 2e concerto en ré majeur de Bréval », surtout le dernier mouvement, le rondo. Tu utilises naturellement, comme tout le monde, la version publiée en 1938 par Louis-Raymond Feuillard et sans cesse rééditée depuis. Mais tu as un doute sur certains coups d’archet : tu sais qu’en 1938 on n’était pas vraiment à cheval sur la fidélité au texte. Tu voudrais bien trouver la version originale, maintenant qu’avec le net on peut avoir accès à une foule de documents inaccessibles jusqu’ici.
Tu pars donc à la pêche au chalut (rappelons que « net » en anglais signifie « filet »), et ce que tu ramènes est assez étonnant.
Tu savais que Feuillard a publié deux concertos de Jean-Baptiste Bréval, le « premier en sol », le « second en ré », chez Delrieu, dans les années 1930. Tu découvres que Bréval en a en réalité composé sept, dont le premier, op. 14, est en la, et le second, op. 17, en sol. Tu te dis que ce n’est pas grave, la numérotation pouvant avoir été flottante, d’autant que Feuillard n’indique pas de numéro d’opus… Il n’empêche que ce « deuxième concerto en ré » est aujourd’hui très souvent référencé comme op. 17 !
Tu trouves au passage une édition plus moderne (2005) du « premier concerto en sol », mais avec le titre « Concertino n°1 », et une partie de piano réalisée par Johann van Slageren, qui reprend exactement le texte de Feuillard, se contentant de corriger un fa en fa dièse à la mesure 16 du deuxième mouvement.

Impossible toutefois de mettre la main sur la version originale de ce « deuxième concerto en ré », jusqu’au moment où, explorant l’œuvre de Bréval, tu jettes un coup d’œil sur ses sonates pour violoncelle… et là, tout commence à s’éclairer.
Feuillard a tout simplement repris des mouvements de sonates « faciles » des opus 28 et 40 pour fabriquer les concertinos et les concertos qu’il a publiés comme « arrangeur », prenant bien soin de préciser que l’exécution en public de ces œuvres « n’est autorisée qu’à condition que le nom de M. Feuillard figure sur les programmes avec celui de l’auteur ».

Voici quelques-unes des sources :
Concertino 1 en fa : c’est, pour les trois mouvements, la sixième sonate de l’opus 28. Le dernier mouvement, marqué « presto » dans l’original, devient « allegretto » chez Feuillard. Le texte est parfois modifié (notes changées, appogiatures longues non notées, simplification de doubles cordes).
Concertino 2 en do : pour les mouvements 1 et 3, c’est la reprise des deux mouvements de la sonate op. 40 n°1. Le « rondo grazioso » devient « allegro vivo ». La sonate originale ne comportant, comme souvent à l’époque, que deux mouvements, Feuillard intercale un mouvement en fa tiré de la deuxième sonate de ce même opus, un rondo final qui est rebaptisé « andantino ».
Concertino 3 en la : les deux premiers mouvements proviennent de la cinquième sonate de l’op. 40 ; Feuillard ajoute le rondo final de la sonate op. 28 n°3, en transformant le tempo : « rondo presto » devient « allegretto ».
Les concertinos 4 et 5 sont l’œuvre de Pierre Ruyssen ; l’allegro initial du concertino 4 en do reprend l’étude n° 16 de la méthode de violoncelle de Bréval (op. 42, 1804), en enrichissant quelque peu le texte par des doubles cordes. Le début du concertino 5 en ré est fondé sur l’étude 55 de la méthode, avec un passage en ré mineur pris dans l’étude 51. Le « petit menuet » qui suit correspond à l’étude 66. Pour le reste les sources restent à établir.

Le concerto 1 en sol commence par l’allegro de la sonate op. 28 n°4, dont Feuillard modifie par moments le texte (mesures 17 et 18 par ex.). Le « moderato » qui suit, en do, provient du « gratioso » de la sonate op. 28 n°2. Le mouvement final, noté « allegretto », reprend le « rondo grazioso » de la sonate op. 40 n°3, en le transposant en partie une octave plus haut.
Quant à ton concerto 2 en ré, tu finis par en repérer le premier allegro dans la sonate op. 40 n°6 : Feuillard a ajouté au début deux mesures de son cru et transposé le premier thème une octave plus haut. Sans en être la copie, l’adagio présente quelques ressemblances avec celui de la sixième sonate de l’opus 12. Le rondo final est tiré de la sonate op. 28 n°1 ; là encore, le thème (mesures 1 à 22) est transposé une octave plus haut.

Dans tous ces « arrangements », l’articulation et les coups d’archet originaux sont assez profondément modifiés. Les appogiatures « longues » (non barrées), qui à cette époque prennent la moitié de la note qui suit, sont systématiquement oubliées. Le texte n’est pas toujours fidèlement reproduit : changements de notes, d’octave, disparition de doubles cordes, modifications de la partie de basse ne sont pas rares.
Ton voyage dans l’univers du net et sur YouTube te montre que l’on continue aujourd’hui à vendre et à jouer ces partitions comme si elles étaient des œuvres authentiques, tout juste « révisées » par Monsieur Feuillard.

Et tu penses alors avec tristesse à Jean-Baptiste Bréval, qui n’avait rien demandé de tout cela.
« Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs » (Baudelaire, Les Fleurs du Mal).

François 2
Messages : 63
Enregistré le : sam. juin 18, 2005 4:38 am

Pauvre Bréval : complément

Message par François 2 » dim. mai 06, 2018 2:34 pm

Comme tu es un peu obstiné, tu trouves enfin l’origine du deuxième mouvement « adagio » du pseudo 2e concerto de Bréval en ré : c’est en fait la copie d’un adagio de Jean-Louis Duport (4e sonate de l’opus 3). Duport ayant publié ce recueil en 1773, il est vraisemblable que Bréval s’en est inspiré pour quelques formules dans sa propre sonate de l’opus 12, parue plus tard. M. Feuillard a sans autre forme de procès intégré cette pièce de Duport dans son "concerto en ré de Bréval".

Répondre