Revue n° 24 - Août 2007

SOMMAIRE

  • Le coin des plasticiens
  • Editorial
  • « Princes and Poets » : Cent années de la tradition française du violoncelle
  • La Violoncello Society of London
  • Le violoncelle en Grande Bretagne
  • Une violoncelliste française installée à Londres, rencontre avec Geneviève Teulières
  • Un concert spectacle par H. Gottesdiener
  • Entretien avec Jerôme Pernoo
  • Musique et mouvement
  • Gabriel Fauré et le violoncelle : entretien avec Xavier Gagnepain
  • Cordes, par Etienne Cardoze
  • La fête du violoncelle « Cello Fan », par Aline Poirier
  • Un atelier de lutherie sur une péniche : rencontre avec Fabrice Planchat
  • Henriette de Vitry, une « grande débutante exemplaire », par Diane Ligeti
  • Notes prises lors d'une conférence de Janos Starker
  • Dix ans de violoncelle et de plaisir avec Cello and Co, par Yves Boullier
  • Informations

EDITORIAL

L'Entente Cordiale au violoncelle

Cocorico, cocorico ? Allons, allons, restons modestes : loin de nous l'idée que la France constituerait le centre du monde du violoncelle, et, dans des numéros précédents, nous avons posé notre regard sur la vie de notre instrument dans d'autres pays comme la Corée, les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, la Russie, l'Italie, etc.

Aussi remercions-nous la Violoncello Society of London, qui a pris l'initiative de rendre un hommage aux grands violoncellistes français du 20ème siècle, ce qui nous donne aujourd'hui l'occasion de voir ce qui se passe en Angleterre, en donnant la parole à Keith Harvey et Selma Gokcen, ainsi qu'à Geneviève Teulières, qui réside à Londres, et Jérôme Pernoo, qui a enseigné à la Guildhall School of Music.

Parmi les autres sujets que nous abordons dans ce numéro figure un important entretien avec Xavier Gagnepain, qui nous parle de Gabriel Fauré, ainsi que plusieurs articles rédigés par des adhérents de notre association, dont nous vous invitons chaleureusement à suivre l'exemple.

Michel Oriano


« PRINCES AND POETS » : CENT ANNÉES D'HISTOIRE DU VIOLONCELLE FRANÇAIS

Par Selma Gokcen et Keith Harvey, co-directeurs de la Violoncello Society of London

Pour tous ceux d'entre nous, qui, en Grande-Bretagne, admirons l'école française du violoncelle, sa majesté et son pouvoir de fascination qui demeurent vivants de nos jours, ont paru une bonne raison de célébrer à la fois son passé et son présent. Le 11 novembre 2007, en partenariat avec l'Association française du violoncelle, la Violoncello Society of London lui rendra donc hommage, en organisant des master-classes et des projections de films à la Royal Academy of Music, suivis d'un concert au Wigmore Hall intitulé Princes and Poets : One Hundred Years of the French Cello Tradition.

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LA VIOLONCELLO SOCIETY OF LONDON : UNE TRANCHE D'HISTOIRE

Lorsqu'elle résidait aux Etats-Unis, Selma Gokcen aimait assister aux soirées organisées régulièrement par la Violoncello Society of New York, et, lorsqu'elle s'installa en Angleterre, elle s'aperçut que, bien que Londres abrite un grand nombre de violoncellistes, il n'existait pas de structure leur permettant de se rencontrer pour partager leur passion dans un cadre fraternel.

Quinze jours après son arrivée dans la capitale britannique en 1994, elle rencontra Keith Harvey qui l'invita dans sa résidence où elle découvrit sa magnifique collection de disques et de films de musiciens du passé et du présent. Ils se lièrent d'amitié, et, en 2002, il évoquèrent le projet de créer une association regroupant des violoncellistes britanniques professionnels, dans le dessein de servir les idéaux des grands interprètes du violoncelle. Grâce à sa vaste connaissance du répertoire et des enregistrements ainsi qu'à sa solide expérience professionnelle, Keith Harvey disposait de la vision adéquate pour créer une telle association. Assisté de l'esprit d'entreprise et des idées créatrices de Selma Gokcen, ainsi que d'un bureau composé de 18 violoncellistes londoniens de renom, cette association prit officiellement naissance en décembre 2002. L'inauguration eut lieu en novembre 2003 à l'occasion d'une journée de gala, au cours de laquelle fut organisée une audition de jeunes futures stars du violoncelle, une projection de films représentant des grands violoncellistes du passé, suivie le soir par un concert au cours de grandes oeuvres de notre répertoire.

Parmi nos objectifs artistiques et pédagogiques figure la présentation à nos membres et au grand public d'éminents violoncellistes et professeurs venus des quatre coins du monde, et notamment ceux qu'ils n'ont pas encore eu l'occasion d'entendre. Nous donnons aussi aux violoncellistes l'occasion de se rencontrer pour partager leur enthousiasme et discuter de nouvelles idées et approches du jeu du violoncelle.

Depuis quatre ans, notre association a organisé des événements ouverts au public londonien. La première année, nous avons préparé un hommage à Pierre Fournier, auquel furent invités d'anciens élèves du maître, des lauréats du Concours Fournier, créé par Ralph Kirshbaum.

Nous avons célébré le 200ème anniversaire de Boccherini avec des conférences illustrées par l'exécution de ses oeuvres, et un concert baptisé « Les Jeunes lions », donné par Danjulo Oshizaka, Gavriel Lipkind et Li Wei, respectivement lauréats des concours Feuermann, Leonard Rose et Tchaikovsky. A juste titre, la presse nous a couverts d'éloges pour cet événement qui a remporté beaucoup de succès. En particulier, le public a réalisé que la jeune génération des violoncellistes n'avait plus rien à envier aux violonistes ou aux pianistes en matière d'éclat et de virtuosité.

Pour célébrer la carrière de Boris Pergamenschikov, nous avons organisé une journée de masterclasses et un concert au Wigmore Hall, intitulé « Une grand fête russe », auquel ont été invités Natalia Gutman, Leonid Gorokhov, Ivan Monighetti, Alexander Rudin, David Geringas et Sergei Suvorov. Bien que parlant la même langue, chacun présentait une personnalité différente et fascinante.

L'enseignement du violoncelle fait également partie de notre programmation. Stephen Doane, professeur à l'Eastman School of Music a animé un séminaire intitulé « The Dynamic Cellist », au cours duquel ont été échangées des idées sur sa vision d'une pratique du violoncelle fondée sur une certaine souplesse physique du corps. Leonid Gorokhov a également offert une démonstration magistrale des caractéristiques du jeu des Russes au cours d'un après-midi consacré au style et à la matière d'oeuvres de Prokofiev et Chostakovitch, suivie par un récital.

Chaque année, notre Journée du Violoncelle se divise en deux parties : l'une s'adressant à des jeunes élèves de moins de 18 ans, l'autre à des amateurs passionnés, qui constituent une grande partie de nos adhérents. Des professeurs leur donnent des conseils en matière de technique et d'interprétation. Nul ne s'avère plus exigeant que l'amateur qui désire progresser !

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LE VIOLONCELLE EN GRANDE-BRETAGNE

par Keith Harvey

La pratique des instruments à cordes s'est développée moins vite en Grande Bretagne qu'en France, en Italie ou en Allemagne. En Angleterre, l'école française, et, plus récemment, l'école russe, de violoncelle constituent un modèle dont nous nous inspirons. Nous avons toujours considéré que c'est sur le continent que s'est développée la virtuosité instrumentale, et dans notre histoire, nous n'avons pas eu de Paganini, de Romberg, de Duport ou de Servais.

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L'une des premières écoles anglaises fut créée par Herbert Wallen, qui forma plusieurs figures légendaires, telles que Zara Nelsova et Boris Rickelman. Vers la même période, on vit apparaître de merveilleux instrumentistes tels que Cedric Sharpe, Raymond Clark et Anthony Pini, dont on a conservé des enregistrements. De cette école émergèrent deux très bons professeurs, à savoir Douglas Cameron, qui eut pour élève le très talentueux Derek Simpson, et William Pleeth, le professeur de la célèbre Jacqueline du Pré.

Au milieu des années 50, je me souviens d'un important agent de concert qui disait que le violoncelle était synonyme de « cercueil du box office », ce qui n'était guère fait pour encourager les jeunes solistes ! A cette époque, peu de violoncellistes pouvaient espérer faire une carrière de soliste en Angleterre. Nous écoutions surtout les étrangers, tels que Pierre Fournier, William Pleeth André Navarra (auquel Sir John Barbirolli vouait une grande admiration), Paul Tortelier (porté aux nues par Sir Thomas Beecham), et Maurice Gendron. Lorsque Mstislav Rostropovitch explosa sur scène à la fin des années 60, il remporta un succès universel , qui, du fait de son amitié avec Benjamin Britten, éclipsa un peu ses merveilleux confrères.

La musique de chambre offrit davantage de débouchés aux violoncellistes jusque dans les années 80, lorsque nous réalisâmes que, tout compte fait, nous étions en mesure de produire des solistes. La glorification de Jacqueline du Pré contribua à éveiller l'attention des agents de concert et du public, qui réalisèrent que notre pays était capable de produire de grands talents, et, au cours des trois dernières décennies, nous avons vu s'épanouir de grands violoncellistes anglais, tels que Steven Isserlis, Raphael Wallfisch ou Robert Cohen, dont le talent leur a permis d'entreprendre des carrières internationales.

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UNE VIOLONCELLISTE FRANCAISE INSTALLEE A LONDRES

Rencontre avec Geneviève Teulières.

L'hommage qui va être rendu à Londres à l'école française a permis à Selma Gokcen et à Keith Harvey de nous parler du rayonnement de notre école en Angleterre, où Jérôme Pernoo a enseigné pendant plusieurs années avant sa nomination récente au CNSM. Profitons de cette occasion pour te demander comment toi, qui enseignais au conservatoire de Marseille, tu as décidé de t'installer en Angleterre, où tu vis depuis une vingtaine d'années.

Je me suis installée à Londres lorsque j'ai épousé Raphaël Sommer, qui enseignait au Royal Northern College de Manchester, puis à la Guildhall School of Music of London, et demeurait donc à Londres. Auparavant, j'étais professeur au CNR de Marseillle et violoncelle solo à l'Opéra de cette même ville. Je faisais également beaucoup de musique de chambre, notamment au sein du Trio Gabriel Fauré, aux côtés de Léa Roussel et d'Adrienne Privat, trio qui avait été créé en 1974, pour l'anniversaire des 50 ans de la mort du compositeur.

Lorsque j'ai émigré de l'autre côté de la Manche, j'ai abandonné ces activités pour ne conserver que mon poste d'enseignante au conservatoire de Marseille. Puis j'ai accepté une offre d'enseigner au « junior department » de la Guildhall School of Music.

Au début, étant aussi professeur à l'Ecole Normale de Musique de Paris, je faisais des aller-retour en avion. Aujourd'hui, ayant pris ma retraite à Marseille, je continue à traverser régulièrement la Manche entre Paris et Londres, grâce à l'Eurostar, dans lequel, soit dit en passant, on ne m'a jamais obligée à payer une place pour mon instrument, contrairement à une réglementation qui fait peur à certains...

Rapahaël était une fidèle émule de Tortelier, et toi, tu avais fait le conservatoire dans la classe de Navarra. A l'époque, on jasait beaucoup sur les rivalités qui régnaient entre les professeurs de notre conservatoire national.

Beaucoup ont en effet été étonnés et amusés de voir se marier deux élèves issus respectivement des classes de Tortelier et de Navarra. Ce dernier ne m'a pas caché sur le coup un certain dépit... mais de courte durée.

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ENTRETIEN AVEC JEROME PERNOO

Comme nous l'avons annoncé dans notre dernier numéro, vous venez d'être nommé professeur de violoncelle au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en remplacement de Jean-Marie Gamard, qui a pris sa retraite. Vous n'avez que 34 ans, un âge exceptionnellement jeune pour occuper un tel poste, et nous vous en félicitons. Mais avant de parler de vos projets dans cette fonction, dites-nous un peu ce que vous avez fait jusqu'ici.

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GABRIEL FAURE ET LE VIOLONCELLE

Depuis l'invention du disque, beaucoup de violoncellistes ont enregistré des oeuvres de Gabriel Fauré. Le dernier en date est Xavier Gagnepain, avec lequel nous nous sommes entretenus, et nous en avons profité pour reproduire quelques extraits du « Bulletin Corporatif Mensuel » des violoncellistes des années 1920, où il est question de Maurice Maréchal, Paul Bazelaire et Pablo Casals, qui l'ont interprété de son vivant et le jour de ses funérailles.

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L'ENREGISTREMENT DE L'ELÉGIE PAR MAURICE MARÉCHAL

Extrait d'un article d'Edwige Bergeron, (octobre 1934).

La plaintive Elégie, en longs habits de deuil,
Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil.

Je me rappelle, enfant, avoir évoqué ces vers de Boileau pour créer une ambiance propice à l'exécution de cette page sublime. Plus tard, (c'était pendant la guerre, au Trocadéro), je vis mimer cette même Elégie.

J'en éprouvai une impression profonde, qui s'impose encore à mon esprit chaque fois que je joue cette pièce. Bazelaire et son ensemble jouaient invisibles.

Sur scène, dans la lumière bleutée, s'avançait une souple théorie de femmes, immatérielles dans leurs voiles légers. Elles évoluaient hiératiques autour d'une stèle funéraire, l'entouraient, debout, agenouillées ou prosternées, selon les rites des pleureuses antiques.

Sur la phrase doucement chantante (en syncopes) qui a l'air d'égrener des souvenirs bucoliques, elles se relevaient, comme reprises par la vie, et, de leurs bras chargés de roses, faisaient à la morte l'offrande de leurs guirlandes et thyrses fleuris. Puis le thème initial étant revenu, avec la pénombre, elles disparaissaient, ombres glissantes et anonymes.

Quelles pensées ont hanté l'esprit de Maréchal pendant l'exécution de cette oeuvre ? Je l'ignore. Ce que je sais c'est qu'il a réussi à en faire un monument durable, une fresque magnifique. La phrase se déroule immuable, comme fixée pour toujours. L'archet est ample et beau, d'une seule coulée.

Point de mièvreries dans la phrase du milieu, mais une ligne souple et cependant mesurée, partout un respect total de la pensée de Fauré, ce qui n'est pas un éloge vain.


CORDES

Le point de vue d'Etienne Cardoze

Ce tableau est la synthèse d'une série d'articles parus dans la revue Le Violoncelle. Il est le résultat de tests effectués sur des durées variables (une journée à plusieurs mois) sur deux instruments (école parisienne de 1880 et violoncelle contemporain) par un seul violoncelliste à l'exception des cordes Velvet, testées simultanément par 5 instrumentistes. Ces cordes faisaient l'objet d'un accord avec le fabricant : pour toutes les autres, ces tests ont été réalisés à nos frais. Ce qui explique leur étalement dans le temps et la subjectivité des choix et des observations. Nous incitons les lecteurs et internautes (selon leurs moyens et leurs usages) à procéder de la même façon pour faire partager leurs impressions et commentaires. Le forum de notre site est déjà le lieu de divers et riches échanges sur cette question... Cette synthèse espère avoir apporté quelques informations et éclaircissements dans ce domaine... Comme pour moi, je vous souhaite d'y trouver autant de découvertes et de surprises, notamment dans les combinaisons entre les différents fabricants, pour le meilleur équilibre possible entre votre archet, votre instrument, vos cordes et vous-même...

Afficher le tableau

N.B. : Le Sol et le Do Evah Pirazzi n'ont pu être testés lors de la rédaction de ces articles. Sans rentrer dans les détails, ce sont d'excellentes cordes, particulièrement le Sol, pourvu d'une attaque rapide et douce à la fois et d'un timbre chaleureux et intéressant. Sur certains violoncelles, le Do paraîtra peut être un peu rêche et insuffisamment réactif. La longévité du Sol est également satisfaisante, le Do, lui, n'a pu être testé sur ce plan.


FÊTE DU VIOLONCELLE « CELLO FAN »

CALLIAN 22-23-24 JUIN 07

Quelle fête ! Sous l'archet du passionné « désorganisateur » Frédéric Audibert, une septième édition de « Cello Fan » toujours aussi conviviale et passionnée. Callian est un petit village provençal perché de l'est varois, à vingt kilomètres de Grasse et Saint-Raphaël. Mais, le troisième week-end de juin, Callian est surtout le rassemblement de la famille Audibert élargie : les violoncellistes Frédéric, Florent, et Roland leur père. Et leur famille étendue de violoncellistes complices : Paul-Antoine de RoccaSerra, Guillermo Lefever, Frédéric Lagarde. Et leurs amis musiciens (impossible de citer tout le monde !). Et les villageois qui aident pour l'organisation, les installations, l`hébergement. Et un public fidèle et enthousiaste qui se presse dans la petite église, et sous les hauts platanes de la place.

Cette année, la fête se déroulait autour d'une journée hommage à Paul Tortelier, et accueillait une autre famille, Maud Martin Tortelier (présidente d'honneur de l'AFV), émouvante présence, et sa fille Maria de la Paù Tortelier, qui a chaleureusement accompagné au piano les nombreuses compositions de son père jouées au cours des deux concerts du samedi.

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La spécialité de Callian, ce sont les concerts patchwork : tout le monde joue, en formations variées, un trio de violoncelles dans la chapelle gauche pendant qu'on installe le quatuor avec piano dans la chapelle droite, puis un duo de violons dans le choeur. Le programme annoncé est certes joyeusement chamboulé, pourquoi ne pas ajouter au dernier moment ce quatuor à cordes et cette pièce pour hautbois et violoncelles, le public ravi en redemande, et le concert devient fleuve de trois heures, à peine le temps d'avaler un petit morceau avant le suivant... Et pour un concerto, la convivialité permet d'enchaîner trois solistes, en toute amitié.

Cinq grands concerts : hommages à Tortelier le samedi, autour des polyphonies corses le vendredi, autour des percussions (carte blanche à Pascal Pons et Christian Hamouy) dimanche matin, et concert avec orchestre dimanche soir pour les concertos de Lalo et Dvorak. Et la friandise du dimanche après-midi en plein air, « les violoncelles en folie » : le concert des élèves, une bonne soixantaine, des tout-petits aux plus avancés, avec une joyeuse pagaille d'instruments qui se promènent partout, et un enthousiasme communicatif.

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Aline Poirier, mélomane


UN ATELIER DE LUTHERIE SUR UNE PÉNICHE

Marie-Paule Milone et Michel Oriano ont rencontré Fabrice Planchat sur une péniche ancrée au port de l'Arsenal, canal Saint Martin, à Paris, où il a installé une annexe de son atelier de Clermont-Ferrand.

Cette péniche constitue pour vous un pied-à-terre (devrions-nous dire un « pied dans l'eau » ?) dans un environnement sympathique au sein de la capitale. D'où vous est venue cette idée originale ?

Voici plus de 12 ans que j'ai monté un atelier de lutherie à Clermont Ferrand, où j'emploie aujourd'hui quatre ouvriers. Je ne souhaite pas quitter cette ville où se développe depuis quelques années une vie musicale riche, notamment avec le conservatoire régional ou l'orchestre d'Auvergne, pour ne citer qu'eux, car les contacts humains et les initiatives musicales s'y avèrent beaucoup plus faciles que dans la capitale. En province, le luthier fait encore partie intégrante de la vie culturelle. Mes clients parisiens devenant de plus en plus nombreux, j'ai décidé d'ouvrir une annexe à Paris, dans un lieu calme et sécurisé. Je passe deux jours par semaine sur ce bateau situé en plein coeur de la ville, à Bastille. Malgré les idées préconçues, il n'y a aucun problème d'humidité à bord et les instruments ne se portent que mieux !

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Avez-vous constaté des différences entre la pratique des luthiers français et celle des étrangers ?

L'exigence progressive de la qualité technique du métier fait que depuis quelques années on ne peut plus parler d'écoles nationales de lutherie. Mais le rapport du musicien au luthier varie selon les pays. Par exemple, en Italie, j'ai été frappé par le fait que le musicien n'est pas placé sur un tapis rouge, et qu'il « bidouille » lui-même son instrument, du fait qu'il est mieux initié à la lutherie que chez nous. Au contraire, en Allemagne, les musiciens sont réservés et s'en remettent davantage à l'expertise du luthier sans intervenir : qu'il y ait un problème ou non, on apporte régulièrement son instrument au luthier, comme on confie sa voiture à un garagiste pour effectuer un contrôle technique. Cela restant une caricature bien sûr.

Selon moi, le luthier ne doit pas prendre des décisions sans un débat avec le musicien, ce qui implique un certain niveau musical chez ce dernier. Le luthier ne doit rien imposer sans concertation préalable avec l'instrumentiste. D'autant que sans l'osmose entre le musicien et son instrument, il n'y aurait pas de musique. Une concertation entre le luthier et le musicien doit déboucher sur l'exploitation maximale de l'instrument. De même que pour l'instrument, il existe des machines qui permettent de soumettre un musicien à un test auditif, afin de comprendre ce qu'il perçoit : avec l'aide de l'audiomètre, on est aujourd'hui capable d'établir la carte d'identité de l'oreille, dont il s'avère intéressant de tenir compte. En effet, chaque personne perçoit de manière unique les sons et ne peut prendre son écoute comme référence générale. Je pense que les écoles de lutherie auraient intérêt à pousser leurs élèves à certaines disciplines relevant du domaine de la physique et de l'acoustique.

De plus, je constate qu'il y a plusieurs manières de penser un instrument, et que, dans ce domaine, il y a autant de regards que de luthiers. Mais fondamentalement, il convient toujours de respecter l'instrument pour ce qu'il est, un outil au service de la musique.

Ce qui nous amène à la question du réglage.

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HENRIETTE DE VITRY, « UNE GRANDE DÉBUTANTE » EXEMPLAIRE

Tous les musiciens qui connaissaient Madame Henriette de Vitry ont appris avec beaucoup de tristesse son décès le 2 juin dernier. La disparition de cette fidèle et généreuse adhérente de notre association laissera un grand vide dans le monde de la musique, et nous avons demandé à Diana Ligeti, professeur de violoncelle à Bourg la Reine et de lecture à vue au CNSM de Paris, de nous dire quelques mots sur elle.

Comme Michel Strauss, je voudrais commencer par dire que personne ne s'est jamais impliqué à titre aussi personnel que Henriette de Vitry dans le soutien qu'elle a apporté si généreusement dans tant de domaines. Elle a aidé beaucoup d'organismes de recherche, des artistes, de jeunes, organisé des cours, des concerts, rendu d'inestimables services aux musiciens, à commencer par moi, qu'elle a hébergée depuis que j'ai quitté la Roumanie pour m'installer en France, toujours en établissant des liens chaleureux avec ses « protégés ». Elle a aussi aidé des musicologues, de chercheurs et des luthiers à recréer des instruments tombés dans l'oubli dans l'espoir de réentendre des sonorités d'antan. Mais, sans doute guidée par son métier de psychanalyste, elle s'intéressait et cherchait à comprendre la personnalité de tous ses interlocuteurs. Sans jamais juger tel ou tel, elle voulait comprendre l'être humain, elle avait besoin de contacts avec les gens qui l'entouraient, lesquels lui en ont voué une profonde reconnaissance.

L'on sait que Henriette de Vitry avait aménagé une salle de musique dans son immeuble du 7ème arrondissement de Paris, qu'elle a transformé en conservatoire (aux dires des voisins !!). Beaucoup sont venus y jouer, comme le Quatuor Ysaye, qui y répète régulièrement, le Beaux Arts Trio, l'Ensemble Musique Oblique, Augustin Dumay, des chanteurs, ou encore son grand ami Yo Yo Ma, pour n'en citer q u e quelques uns. Et elle avait aussi repris la direction d'une partie de l'Académie d'été de Flaine, créé il y a une trentaine d'années par son oncle, et où se déroulent chaque année de prestigieux stages et concerts, auquel elle consacrait beaucoup d'énergie et de passion.

Pour la petite histoire, c'était aussi une violoncelliste amateur, qui avait commencé à l'âge de 53 ans, encouragée par son cher Yo Yo Ma, lequel lui avait expliqué que « le violoncelle, c'est facile : il suffit de tirer et de pousser l' archet. » (Quelques années plus tard, elle lui avait fait remarquer qu'il n'avait pas précisé un petit détail, à savoir qu'il fallait le « tirer et le pousser droit ».) Les grands débutants pourraient suivre son exemple, dans la mesure où elle travaillait régulièrement son instrument qu'elle transportait dans tous ses déplacements. Elle y prenait beaucoup de plaisir, au point de parvenir à jouer les 3 premières Suites de Bach, mais aussi beaucoup de musique de chambre. Je jouais des quatuors avec elle, en prenant successivement les parties de violon ou d'alto, afin de lui donner la trame et de lui apprendre à se placer par rapport à ses partenaires.

La musique la passionnait, et tous ses enfants et petits enfants jouent d'un instrument. Elle allait au concert très souvent et, par un concours de circonstances, la dernière manifestation à laquelle elle assista deux jours avant sa mort, fut le « prix » des classes de violoncelle du Conservatoire, où tout le monde la connaissait.

Lors de ses funérailles, des dizaines de musiciens ne sont pas simplement venus rendre hommage à la mécène qui leur avait offert des bourses, mais surtout à la personne si chaleureuse qui allait tant leur manquer, et qui, toute sa vie, avait joué un rôle de moteur pour la musique et les musiciens.

Diane Ligeti


TECHNIQUE INSTRUMENTALE

Notes prise au cours d'une récente conférence de Janos Starker aux Etats-Unis.