Revue n° 18 - Mars 2006

SOMMAIRE



Eh ! oui, c'est l'hiver !

EDITORIAL

L'émancipation du violoncelle

Contrairement à d'autres instruments comme le violon, la guitare, la flûte ou la contrebasse, le nôtre est longtemps demeuré essentiellement confiné à la "musique classique". La popularité croissante du violoncelle et le nombre impressionnant de ceux qui l'étudient lui ont récemment ouvert de nouvelles voies, dont nous avons évoqué des exemples dans les numéros précédents de notre revue.

Ainsi allons-nous jusqu'à jouer un rôle central dans des spectacles comme "Pierrot fâché avec la lune" d'Ophélie Gaillard ou "Le Luthier de Venise" de Gualtiero Dazzi, de même que dans de nombreux films, comme ceux d'Ingmar Bergman ou de Chantal Ackerman.

Comme on peut le lire dans les articles que nous consacrons aujourd'hui à l'opéra, les grands solos du répertoire lyrique étaient traditionnellement liés à des moments d'émotion pathétiques. Dans de nombreux spectacles pour enfants, le violoncelle incarne au contraire la gaieté, et, dans le sillage de Maurice Baquet, des solistes comme Laurent Cirade ou ceux du Quatuor ont exploité la forme et la tenue du violoncelle pour jouer des rôles comiques liés au cirque.

Au fil du temps, nous avons également évoqué l'entrée du violoncelle dans le jazz, incarnée par exemple par Vincent Ségal, Vincent Courtois, Manlouche, Didier Petit, la Québécoise Jorane, le groupe finlandais Apocalyptica, etc. Beaucoup d'autres, à commencer par Yo Yo Ma, se sont inspirés des musiques folkloriques et traditionnelles.

A côté d'articles consacrés à Maurice Maréchal, à Offenbach et au Fonds Instrumental français, ce numéro 18 de notre revue met l'accent sur cette nouvelle attitude, illustrée par les exemples de Maurice Baquet, de Cécile Girard et de Pierre Michaud. Une image du violoncelle qui correspond à l'émerveillement du regard des enfants, incarnée par les ravissantes illustrations que nous offrent les gamins des banlieues qui ont participé au programme de "Dix mois d'école à l'Opéra", dont nous parle Danièle Fouache.

Michel Oriano


INFORMATIONS

L'AFV À MUSICORA

Du 17 au 19 mars, l'AFV tiendra un stand au Salon de la musique "Musicora" qui aura lieu au Carrousel du Louvre. Le samedi 18, à 14 heures, nous organiserons un concert donné par les violoncellistes nouvellement admis au Conservatoire National après le concours d'entrée qui s'est déroulé le 14 février. Venez nombreux nous rendre visite.

RENCONTRE PARISIENNE D'ADHÉRENTS DE L'AFV

La fréquentation du site internet de l'AFV se voit chaque mois davantage fréquenté, et a enregistré plus de 9500 visites en janvier 2006.

Le forum de ce site est devenu un lieu de rencontre pour des violoncellistes disséminés aux quatre coins de la France et à l'étranger. Non contents d'avoir fait connaissance sur internet, où ils échangent une floraison d'informations, de questions et d'impressions personnelles concernant leur expérience du violoncelle, quelques uns d'entre eux ont pris l'heureuse initiative de monter à Paris pour faire connaissance en partageant un dîner le 18 février.

CONCOURS

Le concours international de violoncelle Luis Segal se déroulera à Vina del Mar, Chili, du 4 au 11 novembre 2006. www.culturaviva.cl / E-mail: info@culturaviva.cl

LIVRES


Amaryllis Fleming dessinée par son père

Fergus Fleming : Amaryllis Fleming (Londres, 1993) : Un lecteur recommande la lecture de la biographie de la violoncelliste anglaise Amaryllis Fleming, son neveu : "Ce livre parvient à mettre en relation l'aspect humain de la musicienne avec la scène contemporaine. A côté des éléments biographiques, l'auteur décrit l'ambiance qui régnait dans les milieux musicaux, sans omettre d'analyser l'interprétation de certaines pièces du répertoire par la ravissante violoncelliste".


UN BLOC DE BÉTON MONTÉ SUR DES RESSORTS

L'HOMMAGE A MAURICE BAQUET


Mozartement vôtre sur la scène de Saint Maur.

Le violoncelle est un des très rares instruments dont on peut jouer entièrement nu.

Un public nombreux a assisté à l'hommage rendu par l'AFV à Maurice Baquet, qui s'est déroulé pendant toute la journée du 17 décembre 2005 au Conservatoire de Saint Maur des Fossés. Après une masterclass de Henri Demarquette et plusieurs concerts d'élèves grands et petits, l'on a pu assister à la représentation de Mozartement vôtre, une pièce d'Eric Westphal dans laquelle Maurice Baquet tint jadis un rôle.

Jean-Louis Ezine, journaliste au Nouvel Observateur et membre de l'AFV, a évoqué l'énergie inépuisable dont fit preuve jusqu'à ses derniers jours l'ancien élève de André Hekking, qui fit une carrière de violoncelliste illustrée par les dessins de Sempé et les photos de Robert Doisneau dont nous reproduisons quelques unes. A la fin de sa vie, aveugle et partiellement paralysé, il avait été jusqu'à imaginer des doigtés pour pouvoir continuer à jouer les Suites de Bach avec deux doigts, les autres ayant perdu leur mobilité. Bloc de béton monté sur des ressorts, Baquet se souciait de tourner vers le bien-être une vitalité exceptionnelle.

Un grand merci à Christophe Oudin, qui s'est chargé de coordonner la gestion de cette belle journée, sans ménager son temps.


HORS DES SENTIERS BATTUS

Beaucoup de violoncellistes explorent aujourd'hui des sphères nouvelles, ainsi que le démontrent les exemples de Cécile Girard, Pierre Michaud, Yannick Callier, membre du Quatuor Debussy (voir courrier des lecteurs), et, à sa manière, Roland Pidoux.

DISSIDENCELLO

Par Pierre Michaud

Amoureux du violoncelle mais passionné de styles musicaux assez divers, très motivé par l'envie et le besoin de composer, je confie généralement à notre bel instrument deux rôles distincts et complémentaires. L 'idée de base est de combiner les sonorités arco et pizzicato. Cette dernière technique, je l'ai d'ailleurs développée un peu plus qu'à l'accoutumée : chez moi, le violoncelle pizzicato devient un instrument à part entière, sur un pied d'égalité avec son alter ego arco qui m'est bien sûr essentiel.

Il m'arrive aussi d'utiliser piano et voix. Québécois francophone, j'écris cependant souvent mes textes en anglais, cette langue collant en général plus facilement au phrasé de mes mélodies. Dans les chansons, le violoncelle arco, outre les solos, se charge souvent des deuxièmes voix. Deux arrangements pour quatre violoncelles figurent également sur ce nouvel album.

[...]

FOLIE VIOLONCELLISTIQUE A NANTES

Comme l'écrit la journaliste Marie-Aude Roux dans Le Monde du 28 janvier, on peut aussi sortir des sentiers battus, tout en demeurant dans le répertoire classique :


Roland Pidoux au sein de son octuor.

"Le 26 janvier, la salle Louis-XIV a présenté le concert le plus fun de cette Folle Journée : un octuor de violoncellistes français jouant des transcriptions d'oeuvres de Bach et de Monteverdi réalisées par Roland Pidoux.

[...]

Commentaire de Raphaël Pidoux :
"Le festival d'Auvers sur Oise avait pris l'initiative de demander à mon père de constituer cet octuor avec des représentants prestigieux de la jeune génération des violoncellistes français, et nous avions joué des transcriptions de Carmen, Goyescas, La Traviata, ainsi qu'une pièce de Dusapin. René Martin a été ravi de nous inviter à Nantes, où nous avons adapté notre programme à l'époque du baroque, qui était à l'honneur cette année. Cette formation convient particulièrement bien à Monteverdi, et nous avons le projet d'enregistrer ces adaptations pour octuor de madrigaux ; dans Bach, nous faisons un clin d'oeil à l'orgue, et ça marche. Nous avons joué trois fois dans des salles archi combles. Nous formons un groupe de très bons copains, et nous prenons un plaisir particulier à nous retrouver tous les huit sur scène en sortant des sentiers battus sans pour autant sombrer dans le show bizz."

UN VIOLONCELLE SUR UN FIL DORÉ

Entretien avec Cécile Girard

- Bonjour Cécile. Vous venez de réaliser un disque original intitulé Violoncelle sur un fil doré, qui est en quelque sorte la bande sonore d'un spectacle que vous avez monté, et qui va être présenté du 20 au 26 Mars au Kaleïdoscope Bleu à Paris. On y trouve des compositions originales, des arrangements de morceaux connus, des improvisations et votre violoncelle en est le fil conducteur.

Exactement. Car, même si je l'adore, plus encore que mon instrument, c'est à la musique et à la poésie que j'ai toujours voué un culte. A 8 ans, j'ai eu un coup de foudre pour le violoncelle, mais je dois dire qu'au cours de mon enfance, j'ai un peu galéré pour l'étudier à Dijon. Ce n'est que lorsque j'ai été accueillie à bras ouverts à Paris dans la classe de Guy Besnard que j'ai vraiment appris à jouer. Mais, malgré une formation classique traditionnelle, je me suis toujours intéressée à toutes les formes de musique, et il se trouve qu'au Conservatoire de Gennevilliers où j'enseignais, j'ai rencontré Juan-Jose Mosalini, bandonéoniste argentin, qui a monté un orchestre de tango. J'ai alors réalisé combien je me sentais à l'étroit dans la musique classique, et que les musiques populaires et traditionnelles correspondaient davantage à ma vocation.


Cécile Girard

- Contrairement à d'autres instruments, le violoncelle se trouve pourtant généralement confiné au répertoire classique.

Ceci n'est que partiellement vrai. Songez par exemple à Maurice Baquet, notre grand père à tous, aux artistes déjantés du célèbre Quatuor, dont j'assure la direction musicale depuis cinq ans, aux spectacles où le violoncelle joue le rôle d'un personnage comme ceux de Laurent Cirade, d'Ophélie Gaillard, ou d'autres, dont vous avez rendu compte dans la revue de l'AFV. Un nombre sans cesse croissant de violoncellistes trouvent aujourd'hui de nouvelles perspectives en dehors du "classique".

- Dans votre disque, vous jouez avec diverses formations. Quels sont les instruments que vous considérez se marier le mieux avec le violoncelle ?

Je citerai en premier le bandonéon, dont les vibrations se marient beaucoup mieux avec les nôtres que le piano, que je préfère entendre seul car il se suffit à lui-même. L'accordéon démultiplie de façon exceptionnelle les réserves naturelles du violoncelle.


Arthur Rackarne : Les Fées sont des danseuses exquises.

J'aime aussi jouer avec les autres instruments de la famille du violon, et j'ai un faible pour les duos de violoncelles: grâce aux possibilités de notre instrument, on se complète sans redondance. Le violoncelle offre en effet d'immenses possibilités, et on peut même jouer de la guitare avec un violoncelle !

- Parce que vous aimez jouer sur scène ?

J'adore ça. J'appelle volontiers le concert que je fais un "spectacle de musiques". J'aime collaborer avec des acteurs, profiter des effets de lumière, des décors, du rideau, des spectateurs, de l'échange avec le public, en un mot, du monde du spectacle. En ce moment je joue en alternance avec Véronique Tat dans Le Bourgeois Gentilhomme au Théâtre de Paris et c'est une fête chaque soir. Pour moi, le visuel est inséparable de l'oreille. D'ailleurs, lorsque j'improvise, j'ai conscience d'utiliser une palette, parce que je ressens fortement des correspondances entre les couleurs, les voyelles et les sons. Par exemple, pour moi, un fa est forcément rouge orangé. (1)

[...]


(1) Couleur et musique

Le vieux rêve d'associer musique et couleur s'est réalisé dans des films d'animation comme ceux d'Oskar Fischinger, Len Lye ou Norman McLaren, mais il existait depuis longtemps des instruments de musique producteurs de couleurs.

Dans la Grèce antique, des philosophes comme Aristote ou Pythagore avaient déjà émis l'idée d'une corrélation entre gamme musicale et spectre de couleurs, et, pendant la Renaissance, cette idée fasciLe phonographe na des peintres comme Leonard de Vinci, qui produisit des spectacles très complexes.

En 1730, le Père Bertrand Castel fabriqua un clavecin oculaire, dont la caisse était percée de 60 de musique petites fenêtres de couleurs différentes, dont chacune était reliée à une clé par une poulie, et visuelle de Mary Hallock. Telemann fit le voyage à Paris pour le voir et composa un morceau pour cet instrument original. A la suite de quoi un Allemand eut l'idée saugrenue d'introduire des bougies dans ce type d'instrument, ce qui s'avéra particulièrement dysfonctionnel.

L'électricité ouvrit de nouvelles possibilités, et, en 1915, l'orgue à couleurs conÁue par le peintre A. Wallace Rimington accompagna la première de la symphonie de Scriabine intitulée Prométhée, dont la partition indiquait les couleurs à projeter. Scriabine avait exigé que le public soit habillé en blanc pour que les couleurs se reflètent sur leurs corps et se répercute ainsi dans toute la salle.

[...]


RÉPERTOIRE

CREATIONS

- Après le long silence qui ne fut rompu qu'une seule fois, par Max Reger, entre Bach et Kodaly, la vitalité exceptionnelle du répertoire contemporain pour violoncelle seul ne cesse d'être illustrée par de nouvelles oeuvres composées par de nombreux compositeurs séduits par le talent des jeunes générations. C'est ainsi que le 12 mars, au cours d'un marathon de trois concerts successifs donnés à la Cité de la Musique, Jean-Guihen Queyras créera 6 oeuvres nouvelles, en entremêlant l'interprétation des 6 Suites de Bach et celle de pièces commandées par le Berlin Konzerthaus, le Lichfield Festival, le Musikhalle de Hambourg et la Cité de la Musique de Paris à Ivan Fidele, Gilbert Amy, György Kurtag, Misato Mochizuki, Jonathan Harvey, et Ichido Nodaïrai.

- De leur côté, avec la sonate de Prokofiev, Agnès Vesterman et Bertrand Giraud ont enregistré la sonate op 4 et les Epigrammes de Kodaly, ainsi que Le Conte de Janacek, basé sur une légende slave (Anima Records, 2005). A propos des Epigrammes, l'auteur du texte d'accompagnement écrit notamment:
"Les neuf épigrammes (1954) font partie de la méthode Kodaly de chant choral. Ils étaient conçus à l'origine comme des vocalises pour le travail de la lecture à vue... En préface de la partition, Kodaly a lui-même écrit : La partie vocale peut être jouée par un instrument à cordes ou à vent".

MOZART ET LE VIOLONCELLE

2006, année Mozart, les deux cent cinquante ans de sa naissance sont célébrés, mais nous, pauvres violoncellistes, n'avons pas le moindre petit concerto à nous mettre sous l'archet. De la musique de chambre certes, des parties d'orchestre à foison mais de solo pas une miette! Sans doute Mozart n'a t-il pas rencontré un violoncelliste d'un talent digne de lui inspirer un concerto, c'est fort dommage. Un compositeur américain David Cope (né en 1941) a enfin pensé à nous, il enseigne la musique à l'Université de Santa Cruz, en Californie. Travaillant sur la musique aléatoire et la recherche en musique automatique, depuis 1981, il a mis au point un logiciel qui analyse les partitions des grands maîtres (Bach et Mozart en particulier).

Après avoir emmagasiné toutes les données, l'ordinateur compose à son tour, sous l'oeil et les oreilles attentives du compositeur des oeuvres originales dans le style de... C'est surprenant. David Cope et sa machine ont donné le jour à un Rondo Gracioso à la manière de W.A. Mozart pour violoncelle solo et orchestre dont la partition de soliste a été confiée à Steven Isserlis. Un beau cadeau pour l'année Mozart et les violoncellistes : reste à découvrir cette nouvelle oeuvre du répertoire.

Pour en savoir plus sur ce compositeur : http://arts.ucsc.edu/faculty/cope/

[...]


LES DUOS D'OFFENBACH

Cyrille Tricoire nous dit ici quelques mots sur sa nouvelle édition des Duos d'Offenbach publiés chez Boosey et Hawkes dans l'édition de Jean-Christophe Keck, dont nous publions ensuite des extraits de la préface.

"L'idée de ce travail sur les duos d'Offenbach vient d'une rencontre il y a quelques années à Montpellier avec le musicologue Jean-Christophe Keck à l'origine de la production et nouvelle publication "Les fées du Rhin", opéra de Jacques Offenbach, au Festival de Radio France et de Montpellier. Je venais de jouer avec l'Orchestre National de Montpellier l'acrobatique et athlétique "Concerto Militaire" qui a fait l'objet depuis, grâce au formidable travail de Jean-Christophe Keck, d'une toute nouvelle et indispensable réédition chez Boosey. Lui faisant part des difficultés rencontrées avec l'ancienne édition, je lui ai remémoré l'existence des cahiers de duos pédagogiques et mon incompréhension de voir de si jolies pages de musique si mal éditées. Combien de générations de violoncellistes se sont "arraché les cheveux" à essayer de mettre de l'ordre dans les innombrables erreurs de notes, de nuances et de phrasés ?! Nous avons alors décidé de nous mettre au travail et de proposer une réédition complète des duos. L'idée du CD d'accompagnement (certainement la phase la plus délicate de cette réédition) m'est venue après avoir discuté avec un ami violoncelliste amateur. Jouer de son instrument en pouvant s'accompagner de l'autre voix enregistrée sur disque, ou bien écouter les deux voix ensemble avant de faire le choix d'un duo est beaucoup plus conviviales que de travailler seul dans sa chambre, lot de nombreux violoncellistes amateurs ! Cela ne remplace évidemment pas le plaisir de jouer ses duos à deux".

Cyrille TRICOIRE

[...]

CD de Jacques Offenbach comprenant au moins une pièce pour violoncelle

  • LES CHANTS DU CRÉPUSCULE, Vier Cellisten, Bayer Records, BR 100 069 CD.
  • CONCERTO MILITAIRE, Bournemouth Symphony, G. Harony, vcelle, RCA Victor, 09026 68420 2.
  • CONCERTO MILITAIRE, Romanian Radio Symphony, C. Ilea, vcelle,Olympia, OCD 422.
  • CONCERTO RONDO, Cincinnati Pops, MMG-VCL, MCD10022.
  • DANSE BOHÉMIENNE, M. Kliegel et R. Havenith, Marco Polo, 8.222403.
  • DUOS POUR VIOLONCELLES, R. Pidoux et E. Peclard, Harmonia Mundi, HMA 1901043.
  • DUOS POUR VIOLONCELLES, A. Meunier et Philippe Muller, Arion, ARN 70234.
  • DUOS POUR VIOLONCELLE ET CONTREBASSE, J. Baumann et K. Stoll, Koch Schwann, 311 056 G1.
  • GRANDE SCÈNE ESPAGNOLE, I. Bogar, Appels, OGF SC 733.
  • HARMONIES DU SOIR, Orch de chambre de Münich, W. Thomas, vcelle, C 131 851 A.
  • INTRODUCTION, DEUX AMES DU CIEL, Cybelia, CY 8007.
  • LES LARMES DE JACQUELINE, Novalis, P. Demenga, vcelle, 150 117-2.
  • MUSETTE, RCA, 09026-61429 2
  • RÊVERIES, Bongiovanni, A. Noferini, vcelle, BGB 5569-2.
  • SÉRÉNADE EN UT POUR CORDES, Koch Schwann, 31 1066 F 1.
  • SOUVENIR DU VAL, RBM, W. Boettcher, vcelle, CD 63112.
  • THA CANTORIAL VOICE OF THE CELLO, C. Blomendalm et V. Tryon, Dorian, DOR 90208.
  • VALSE MÉLANCOLIQUE OP 14, avec Henri Demarquette, Pierre Vernany, PV 795101.

LE FONDS INSTRUMENTAL FRANÇAIS

Rencontre avec Norbert Zauberman

Tous les musiciens devraient contribuer à faire connaître l'existence du Fonds Instrumental Français, une institution unique en son genre en France, qui rend des services particulièrement appréciés par le milieu des professionnels, ainsi qu'en ont témoigné plusieurs professeurs de nos conservatoires au cours d'interviews dans notre revue. Grâce à cette association à but non lucratif, un certain nombre de violonistes, d'altistes, et surtout de violoncellistes, ont le privilège de se faire prêter des instruments exceptionnels dont le prix astronomique ne leur permettrait pas d'envisager l'acquisition. Nous avons rencontré Norbert Zauberman, le président de cette association, fidèle adhérent de l'AFV qui se définit avec , humour comme un "violoncelliste défroqué".

N.Z. En effet, bien qu'ayant été un temps violoncelliste professionnel, je me suis livré à toutes sortes d'activités et, si je continue à le pratiquer plus ou moins assidûment (enfin, plutôt moins que plus...), le violoncelle ne constitue plus, depuis longtemps déjà, mon gagne-pain. Étant un amateur d'instruments invétéré (mais sans grands moyens, hélas !), j'ai toujours prêté les miens tout simplement parce que je trouvais absurde qu'ils ne soient pas joués pendant les longues périodes où j'exerçais d'autres métiers.

Jusqu'au jour où, en 1994, j'ai décidé de créer en France une association, comme il en existait déjà dans de nombreux pays étrangers. Même en Pologne, avant la chute du Mur de Berlin, une collègue polonaise m'avait raconté que, malgré la carence générale, quand un étudiant avait besoin de passer un concours, l'état lui prêtait un instrument. Rien de tel n'existait chez nous, et c'est pour pallier à cette lacune que nous avons créé le Fonds instrumental.

Rien à voir encore, pourtant, avec les Etats-Unis, où la politique fiscale encourage de nombreuses entreprises à acquérir des instruments de qualité exceptionnelle dans le but d'aider les musiciens à exercer leur métier dans les meilleures conditions possibles. De grands virtuoses en bénéficient, comme Yo Yo Ma, qui joue un Stradivarius, le "Davidoff " qui lui est prêté à vie, Heinrich Schiff, qui s'est fait prêter un autre Strad de 1711, le "Mara", ou encore Steven Isserlis qui, bien que possédant en propre de très beaux instruments s'est vu confier le "De Munck", l'exStrad de Feurmann, par un mécène japonais, etc.

Mais ceci ne profite heureusement pas qu'aux grandes stars. Des mécènes prêtent aussi à des jeunes, ou encore à des orchestres. Ceci ne se confine d'ailleurs pas à l'Amérique : regardez Renaud Capuçon, pour lequel une banque suisse vient d'acheter un des Guarnerius del Gesu d'Isaac Stern. Songez qu'il s'agit là d'instruments qui valent souvent plusieurs millions d'euros !

La législation française n'a donc rien envisagé de comparable ?

On a pu constater quelques progrès très récemment, quelques banques semblent commencer à envisager de développer une politique en ce sens. Par exemple, la Société Générale qui vient d'acquérir un Cappa pour le prêter à Jean-Guihen Queyras...

Mais malheureusement, l'état français ne trouve pas d'intérêt à investir dans des instruments de musique. Lorsque Monsieur J-J. Aillagon était Ministre de la Culture, quelques brillants technocrates de haut niveau ont fait adopter une loi sur le mécénat avec une vague disposition concernant l'acquisition d'instruments destinés au prêt. Mais les dispositions fiscales de cette loi ne ressemblent pas à grand chose ! Faute de s'être, à ma connaissance, jamais préalablement concertés avec des musiciens, des luthiers, ou éventuellement, vous me pardonnez de nous auto-citer, avec la seule association française dévolue exclusivement au prêt d'instruments... On croit rêver !!!

En France, on commence seulement à se rendre compte du fait qu'à une époque où les instruments atteignent des prix de plus en plus astronomiques, l'avenir des cordes françaises ne peut passer que par le prêt (ou par la lutherie contemporaine qui n'a pas encore séduit tout le monde, mais c'est là un tout autre débat).

Vous n'avez donc pas de contact avec l'état ?

Nous ne bénéficions d'aucune subvention (et pour cause : nous n'en avons demandé aucune depuis le siècle dernier !), et, comme l'AFV, nous ne sommes financés que par les adhésions à notre association. Nous travaillons à titre purement bénévole, sans loyer et sans " train de vie ». Les seuls financements dont nous aurions besoin seraient destinés à acheter (mais alors là, il nous faudrait beaucoup, beaucoup d'argent...), ou pour procéder à des restaurations un peu lourdes (et là, nos besoins sont plus modestes...) Mais pour le moment, nous préférons rester libres et ne rien devoir à l'administration. Cependant, si quelqu'un de très haut placé, avait le code de l'alarme du Musée de la Musique, nous saurions en faire bon usage... Les trésors qui dorment dans ce mouroir... pardon, ce musée, rendraient, s'ils étaient rendus à la vie, service à des générations entières de musiciens.

Enfin... 5 violons de Stradivarius dans des vitrines, ça fait tellement chic sur un dépliant publicitaire ou dans un guide touristique !!! Et pendant ce temps-là, les musiciens français qui présentent des concours internationaux bataillent comme ils le peuvent avec leurs pauvres instruments face à des musiciens du monde entier auxquels fondations, banques, états, confient Stradivari, Del Gesu, Goffriller et consort...

[...]

LES VIOLONCELLES DE STRADIVARIUS : "Le Visconti" 1684

Suite à des discussions sur le Forum de l'AFV je me suis engagée à proposer dans la revue de petits articles retraçant l'histoire de quelques violoncelles de Stradivarius extraits d'un catalogue d'exposition. Voici celle du "Visconti" :

Les frères Hill, dans leur ouvrage de 1902 qui fait autorité en ce qui concerne Stradivarius, mentionnent le fait que ce violoncelle pourrait avoir été initialement une viole de gambe. La manière dont les dimensions de cet instrument ont été réduites crédibilisent cette théorie.

Le certificat d'authenticité établi par W.E. Hill & Sons de Londres énonce que la tête et le haut du chevillier sont des pièces remplacées et non originales. Les Hill mentionnent aussi que l'instrument a été entre les mains de John Betts de Londres vers 1800 et que c'est lui qui aurait effectué les modifications sur l'instrument. Le grand expert Rembert Wurlitzer de New York, dans une de ses annotations attribue la tête actuelle au célèbre luthier français Nicolas Lupot.

Sur le fond et sur la table, en haut de la caisse sont peintes, en rouge, noir et doré, les armoiries des Visconti de Milan, ce qui justifie le nom de ce violoncelle. La date indiquée sur l'étiquette est 1684, tandis que le vernis et la taille des ouies évoquent la production de Stradivarius dans les années 1690.

En 1911, ce violoncelle a été vendu à Mme Francesca, épouse d'Edward Ginn de Boston. Il resta sa proprieté jusqu'en 1949 lorsqu'il fut acheté par Bernard Greenhouse, membre fondateur du "Beaux Arts Trio". Le luthier Jacques Françaix le revendit en 1958 à Ben Cooper après que Bernard Greenhouse eut acquis un autre Stradivarius, connu comme le "Stanlein" de 1707. Depuis l'hiver 1969 cet instrument appartient à Mstislav Rostropovitch.

Fabienne RINGENBACH


STAGES

Nous ouvrons aujourd'hui une rubrique consacrée aux stages, dans laquelle il s'agit moins de les annoncer (on peut en consulter la liste sur www.mediatheque.cite-musique.fr) que de faire appel aux organisateurs, aux professeurs, aux stagiaires étudiants ou amateurs afin qu'ils nous livrent leurs commentaires sur ceux auxquels ils ont participé, quelle qu'en soit la spécificité (instrument, musique de chambre, orchestre, etc.)./

Pour inaugurer cette rubrique, nous avons interrogé Philippe Rougé, qui a créé un stage de musique de chambre à Pertuis, dans le Luberon, où se réunissent chaque année une quarantaine d'amateurs de bon niveau pendant la dernière semaine d'août.

Quelle est l'origine du stage de Pertuis ?

Trois raisons principales m'ont incité à créer ce stage l'année où j'ai pris ma retraite.

D'abord, mon expérience personnelle. En effet, dans le cadre de mon activité dans le domaine des relations publiques, j'avais organisé plusieurs concerts d'amateurs à Paris, dans des salles prestigieuses, dans des conditions professionnelles.

D'autre part, pianiste amateur, j'avais fréquenté quelques stages de musique de chambre, mais j'avais été frustré par leur manque d'organisation et le niveau hétéroclite des stagiaires. Enfin, j'ai toujours été choqué par le mépris porté en France aux musiciens amateurs. Contrairement aux pays anglo-saxons, la pratique amateur demeure chargée de connotations péjoratives. Même si l'on constate une amorce d'évolution, nos écoles de musique se soucient avant tout de former de futurs professionnels. D'ailleurs, quand j'ai soumis l'idée de créer ce type de rencontre aux différentes instances culturelles de la région Provence Côte d'Azur, j'ai été accueilli à bras ouverts.


Villa Lobos dans le Luberon

Mais en définitive, je n'ai obtenu que des bonnes paroles, les amateurs n'étant apparemment pas pris suffisamment en considération pour obtenir des subventions, que l'on réserve d'abord en France aux sacro-saintes "formations diplômantes". J'ai fini par m'adresser à l'école de musique de Pertuis, dont les locaux, qui comprennent une ancienne chapelle, sont mis à notre disposition à la fin du mois d'août. Et j'ai pris soin de choisir des professeurs en fonction de leur compétence dans le domaine de la musique de chambre et de leurs qualités humaines.

Quel type de stagiaires accueillez-vous ?

Des amateurs chevronnés, et non des étudiants. Il y a de tout : des médecins, des enseignants, des scientifiques, mais aussi des cadres du privé. Ce sont des personnes qui ont généralement commencé à faire de la musique dans leur enfance, mais qui ont choisi de faire une autre carrière, tout en continuant à travailler leur instrument, ce qui est assez exceptionnel. La douceur du climat provençal aidant, il règne une ambiance détendue, sans aucun clivage, qu'il soit culturel ou social. Beaucoup de nos stagiaires ont fait connaissance à Pertuis et ont ensuite constitué des formations de musique de chambre pendant l'année dans leur région d'origine. Ensuite, le bouche à oreille nous amène de nouvelles recrues.

D'où viennent-ils ?

Au fil des années, j'ai constitué des fichiers importants qui permettent d'aller à la pêche en cas de désistement de dernière minute. Aujourd'hui, il nous vient des personnes originaires de toutes les régions françaises, mais aussi d'Allemagne, d'Espagne, de Scandinavie, d'Amérique, du Japon, d'Australie, de Nouvelle Zélande, etc. La Provence les attire, bien sûr, mais ce n'est qu'après la semaine du stage que certains vont visiter la région, car, contrairement à d'autres séjours de ce type, la musique les occupe à plein temps. Chacun s'intègre à deux formations, qui travaillent deux oeuvres alternativement le matin et l'après-midi ; mais entre les sessions et pendant les soirées, beaucoup d'entre eux se joignent aux autres pour se livrer au plaisir du déchiffrage.

[...]


CORDES

Par Etienne CARDOZE

Contre toute attente, les nouveautés en matière de cordes ont relancé cette rubrique. Le sol et le do Larsen-wire core en tension forte viennent de sortir et feront l'objet de tests dont nous rendrons compte dans le prochain numéro. Nous nous intéressons pour l'heure aux Larsen graves en tension médiane wire core (âme torsadée) ET technologie classique (non torsadée) ainsi qu'au ré Pirastro "Evah Pirazzi".

Ré Evah Pirazzi : dense, nette, chaleureuse, avec des qualités de projection indéniables, il s'agit sans aucun doute de la corde la plus convaincante de tous nos tests. Pour un coût moyen et une longévité intéressante (à ce jour trois mois sans baisse notable de qualité) cette corde mérite un véritable "coup de coeur"!

Nettement moins convaincants sur la durée, les fameux sol et do Larsen-wire core (déjà évoqués dans le n°16) laissent un sentiment mitigé: à leur prix astronomique s'ajoute un problème de longévité. En effet, il aura fallu moins de trois mois d'usage, intensif il est vrai, pour que les premiers signes de fatigue apparaissent :

Réponse de plus en plus lente, richesse très amoindrie. Le Sol reste malgré tout une corde à retenir pour ses magnifiques qualités de timbre à condition de l'associer au Do Spirocore tungstène tension médiane ou forte par exemple et non pas au Do Larsen, beaucoup moins intéressant.

Enfin, notre attention s'est portée vers les Larsen sol et do, technologie classique tension médiane. Ces cordes déçoivent par la lenteur de leur réponse, leur manque de richesse et un côté légèrement "cartonneux" dans le timbre. Le coût est peu attrayant si on le compare à l'équivalant chez Spirocore.

[...]


UN VIOLONCELLISTE POÈTE

Maurice MARÉCHAL et Lucien DUROSOIR : Deux musiciens pendant la Grande Guerre

Luc Durosoir et Jean-Pierre Guéno, directeur des éditions de Radio France, ont pris l'heureuse initiative de publier aux éditions Taillandier un volume regroupant la correspondance du violoniste Lucien Durosoir et le journal intime tenu par Maurice Maréchal pendant la Grande Guerre.

L'épisode du violoncelle de fortune qu'avaient fabriqué avec des morceaux de caisses de munitions deux menuisiers pour Maurice Maréchal dans les tranchées est bien connu : on sait qu'il l'a joué maintes fois devant l'état major, et qu'il porte les signatures de plusieurs généraux, comme Mangin, Joffre, Gouraud, Foch et Pétain. Maréchal décrit quelques uns de ces concerts de fortune comme celui qu'il donna le 20 juin 1915 : "Avons été à Béthune hier. La ville pleine d'Anglais. Ai essayé le cello le soir avec deux cordes seulement. Que dire de cette impression extraordinaire que j'ai eue en jouant le Clair de lune de Werther, dans une cour de ferme, derrière l'église, assis sur une pierre".

Mais par delà le virtuose, le grand violoncelliste apparaît comme un écrivain éminemment cultivé, doué d'une sensibilité exceptionnelle. Dans l'enfer de Verdun, il exprime de manière bouleversante la difficulté de conserver "la part d'humanisme qui sauve les hommes de l'enfer véritable". Pénétré des écrits des grands écrivains, il décrit l'horreur, mais aussi la stupidité de la guerre, comme dans ce passage plein d'ironie : "Et dire que Vigny disait : Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. Pauvres vieux hommes, vieux fous, vieux enfants restés comme aux anciens jours cruels et sauvages. Mais non, je suis dans l'erreur, il n'y a de cruels que les horribles Boches contre qui se défend désespérément la civilisation. Je regrette seulement qu'elle n'ait d'autres armes que la barbarie elle-même. C'est ce qui nous prouve que Dieu se soucie bien des hommes ! Il les laisse s'expliquer entre eux. Tuez-vous, égorgez-vous ; je m'en lave les mains ! Ah, comme il est plus digne d'envie de voir s'évader sa raison, de ne plus chercher à comprendre ! Vivre une vie irréelle, retrouver ses chers rêves, s'évader de la terre !".


Lundi 28 février 1916. De gauche à droite : André Caplet, chef d'orchestre et compositeur, prix de Rome, Henri Lemoine, Lucien Durosoir, et, sur le brancard, Maurice Maréchal.

Ailleurs, le petit soldat appelé à "défendre sa patrie" s'insurge contre la haine de l'ennemi, et, huit décennies avant les accords de Potsdam, il écrit : "Les arbres sont déchiquetés, les racines tordues gémissent vers le ciel, quelques pelletées de terre sur le mort de qui on aperçoit les deux bouts de soulier sont autant d'éloquentes choses qui réclameraient bien davantage urgence que les articles haineux des journaux de Paris ! Saint-Saëns ressert Wagner. Quelle bêtise ! Parce que des brutes ont assassiné, vouloir à toute force s'attaquer aux génies de l'autre race pour les renverser sinon les amoindrir ! Toutes ces querelles passeront, heureusement ! et les oeuvres vraiment dignes de vivre resteront, malgré les crimes, malgré la méchanceté, malgré les criailleries des journalistes en mal de patriotisme !..."

[...]


L'OPERA VU DE LA FOSSE D'ORCHESTRE

On lira ci-dessous le compte rendu d'un entretien avec plusieurs violoncellistes d'orchestres lyriques qui ont choisi de rester dans l'anonymat.

Faire partie d'un orchestre d'opéra est un grand privilège, notamment dans les prestigieuses maisons de La Bastille et de Garnier, qui comptent seize violoncellistes. En cette période où nos conservatoires accueillent un nombre de plus en plus grand d'élèves talentueux dans les classes de violoncelle, notamment en France, beaucoup déplorent à juste titre le nombre réduit de postes dans nos orchestres. C'est pourquoi beaucoup de jeunes apprécient particulièrement d'être recrutés comme "surnuméraires", les remplaçants auxquels il faut faire provisoirement appel lorsque certaines oeuvres nécessitent un effectif plus important (par exemple dix violoncelles dans Tristan).

Un séjour dans la fosse de Garnier ou de la Bastille s'avère en effet particulièrement formateur pour la pratique de l'orchestre : peu visible du public, on y apprend à la fois à écouter ses collègues et à s'adapter au plateau qui change selon les spectacles ; le répertoire diversifié, qui comporte des tutti, des cadences, des soli, des récitatifs, etc., offre l'occasion d'acquérir de la flexibilité et apprend à s'adapter à des situations diverses, ce qui permet ensuite de se sentir à l'aise dans un orchestre symphonique, de se glisser sans problème au sein d'une formation. Parmi ces jeunes "surnuméraires", beaucoup ont ensuite accédé à de belles carrières, comme les violoncellistes Guillaume Paoletti, Nadine Pierre, Cyrille Tricoire, Thomas Dunan, Thierry Amadi, Edouard Sapey Triomphe, et bien d'autres, qui occupent aujourd'hui des postes de violoncelle solo dans les orchestres symphoniques.

Aujourd'hui, si l'Opéra de Paris a acquis une renommée internationale, c'est grâce à la remarquable rigueur de sa gestion. Le métier de musicien d'orchestre lyrique comporte naturellement un certain nombre de contraintes particulières. Un opéra dure plus longtemps qu'une symphonie : par exemple, Tristan dure 5 heures, Saint François d'Assise de Messiaen 6 heures, Les Noces 4 heures. L'Opéra de Paris exige beaucoup de présence ; avant la première, il y a en général au moins huit répétitions : trois lectures, deux "Italiennes" (répétitions musicales orchestre + chant), et trois "scènes orchestre". Il faut continuellement rester à l'écoute des chanteurs, et éventuellement faire face à certains aléas comme par exemple l'adaptation à un chanteur remplaçant un collègue souffrant. Les musiciens travaillent principalement en soirée et pendant certaines matinées qui ont lieu le dimanche, ce qui exige une adaptation de la vie de famille. Mais tout ceci n'est pas grave, et l'on se sent heureux de participer à la vie de cette vitrine prestigieuse.

Ce qui définit la spécificité de la pratique dans un orchestre lyrique, c'est d'abord la souplesse. Contrairement à un orchestre symphonique, l'opéra comporte toute une série de strates, toutes aussi importantes les unes que les autres : l'éclairage, les décors, les costumes, le scénographie, les choeurs etc., où interviennent une multitude de corps de métier. La musique n'en est qu'un élément, mais bien sûr un élément essentiel, que l'on a parfois tendance à sous estimer à notre époque dominée par la prédominance de l'image et du visuel.


Une élève s'amuse à jouer dans le décors de "L'Amour des trois oranges" de Prokofiev.

Bien que placés hors du plateau, les musiciens ne peuvent en faire abstraction. On a évoqué l'idée d'introduire un jour des écrans de télévision dans la fosse afin de leur permettre de suivre l'action et la mise en scène, mais ceci semble peut réaliste. Pour pallier à cette carence, la seule solution serait d'assister à la générale piano, qui précède celle avec orchestre, et de rencontrer les chanteurs, afin d'établir une complicité, susceptible d'influencer profondément la façon de jouer, lorsque le rythme ou le tempo du chanteur se met en accord avec le violoncelle ou un autre instrument. Car il apparaît essentiel de se baigner non seulement dans la partition d'orchestre, mais aussi dans le livret et une communion avec les personnages de la scène.

D'une manière plus générale, jouer avec des chanteurs influence la façon d'aborder l'instrument, au point que les chefs se déclarent souvent séduits par la qualité des orchestres d'opéra. Ceci est sans doute particulièrement vrai pour le violoncelle, dont les atomes crochus avec la voix humaine sont bien connus. Signalons en passant que, dans son Traité d'instrumentation et d'orchestration, Hector Berlioz indique que ce sont Meyerbeer et Gluck qui furent les premiers à développer l'orchestration pensée, c'est-à-dire le choix de tel ou tel instrument en fonction de son pouvoir émotif, du rôle de son timbre particulier dans le scénario. Berlioz s'étend par exemple sur les sonorités chaleureuses de Robert le Diable ou d'autres oeuvres de Meyerbeer, le compositeur le plus joué à Paris du temps de Mozart, et qui a aujourd'hui pratiquement disparu de l'affiche.

[...]


DIX MOIS D'ECOLE ET D'OPERA

Par Danièle FOUACHE

Les dessins d'enfants reproduits dans ce numéro 18 du Violoncelle ont été réalisés par des gamins de 6 ans d'une école de la banlieue parisienne dans le cadre du programme "Dix mois d'Ecole et d'Opéra", qui, créé en 1991, associe les rectorats de Paris, Créteil et Versailles à l'Opéra de Paris. Encadrés par des équipes d'enseignants, des élèves (800 cette année) d'écoles primaires, de collèges et de lycées professionnels des "quartiers difficiles", réalisent des projets centrés sur des visites régulières menées pendant deux ans à La Bastille et à Garnier. Ces projets peuvent pendre des formes diverses : exposition d'affiches, écriture et interprétation de chansons, réalisation de décors inspirés par les maquettes du musée de l'Opéra Garnier, spectacle inspiré par Wagner et Purcell, exposition picturale et musicale sur la Petite Danseuse de Degas, reportage vidéo sur le travail accompli dans les coulisses de l'Opéra, pour n'en citer que quelques exemples parmi beaucoup d'autres.

Nous avons rencontré Danièle Fouache, responsable de ce programme, qu'elle a réussi à mener à bien, grâce à la force de ses convictions et de son caractère. Nous résumons ses propos :

L 'objectif est de contribuer à intégrer ces enfants à notre société.

Bien entendu, la dimension artistique de cette action éducative est essentielle : il s'agit d'une opération exemplaire de ce que l'on pourrait entreprendre pour intégrer les enfants d'immigrés, tant il est vrai que l'appropriation du patrimoine artistique constitue un puissant levier permettant d'accéder à l'expression, à la dignité, et à la citoyenneté.

Mais l'accès aux spectacles ne constitue qu'un des éléments de "Dix Mois d'Ecole et d'Opéra". Les salles de la Bastille et de Garnier ont la réputation de constituer une chasse gardée des classes aisées. Il faut briser ce tabou qui constitue l'un des symboles de la fracture sociale, et créer une passerelle entre les ghettos des riches et ceux des pauvres.

Pour moi, le facteur essentiel est de contribuer à l'épanouissement des élèves. Dans les écoles des "zones d'enseignement prioritaire", les professeurs se voient généralement réduits à réprimer la violence des élèves.

[...]

MUSIQUE D'AUSCHWITZ DANS LES ECOLES

L 'expérience de Dix Mois d'Ecole à l'Opéra démontre à quel point la culture constitue une solution plus efficace que le karsher ! D'autres expériences de ce type existent en France et de par le monde, comme par exemple en Bolivie, où l'on a réussi à "socialiser" un grand nombre d'enfants paumés en leur offrant une formation musicale intensive.

Dans un autre ordre d'idée, il convient de signaler la très belle expérience menée en ce moment par Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel qui, à la demande des Jeunesses Musicales de France, effectuent depuis le mois de novembre une tournée dans des établissements scolaires au cours de laquelle ils présentent un programme mis en scène par Jean Piat, intitulé Block 15.

"Le Block 15" est le titre d'un livre d'Anita Lasker Wallfish, la mère du violoncelliste Raphaël Wallfish, qui témoigne des activités musicales effectuées par des musiciens déportés à Auschwitz, où des compositeurs comme Simon Laks ont écrit et interprété des oeuvres magnifiques. (La sonate pour violoncelle et piano de ce dernier avait été créée en 1932 par Maurice Maréchal). Et l'on sait que c'est aussi dans un stalag qu'Olivier Messiaen avait écrit ses "Louanges pour l'Eternité".

A la suite de cette tournée courageuse, Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel s'apprêtent à enregistrer un disque consacré à la musique d'Olivier Greif.