Revue n° 14 - Février 2005

Sommaire de la revue:
Editorial
Courrier des lecteurs
Informations
Une association bien assise, par J-L. Ezine
Oeuvres du répertoire
Chevilles
Cordes
Entretien avec Alain Meunier
Sarabande d'Ingmar Bergman
Le coin des amateurs
Pierrot fâché avec la lune : Ophélie Gaillard
Lutherie
Disques
Le Zoo des violoncellistes
 

Éditorial

L'AFV a clôturé l'année 2004 en profitant de son Assemblée Générale pour organiser un concert à Saint Maur-des-Fossés : le journaliste Jean-Louis Ezine rend compte de cette belle soirée dans un article plein d'humour.

Mais notre publication n'étant pas réservée aux seuls journalistes, nous nous réjouissons de constater qu'en ce début d'année 2005, plusieurs violoncellistes interviennent dans notre revue. A partir de son expérience, Alain Meunier nous donne son point de vue sur différents aspects du métier de musicien; Dominique de Williencourt réagit sur des notions de pédagogie publiées dans notre dernier numéro; Maud Tortelier commente un enregistrement d'une oeuvre de son mari par Yvan Chiffoleau dans la rubrique « Oeuvres du répertoire », où il est également question de Jean-Louis Florentz et d'Eliot Carter; Etienne Cardoze, continue à tester des cordes pour vous en rendre compte; Walter Grimmer rebondit sur les considérations d'Edouard Sapey-Triomphe sur les chevilles publiées dans notre numéro d'août 2004. De son côté, Henri Demarquette nous dit quelques mots du concours Etienne Vatelot au jury duquel il a participé, ce qui nous donne l'occasion de donner la parole à plusieurs luthiers et d'envisager de consacrer à l'avenir davantage de pages à la fabrication de notre instrument. Comme d'habitude, notre attention a également été attirée sur le rôle fondamental tenu par le violoncelle dans divers spectacles sur scène ou à l'écran: ainsi du dernier film d'Ingmar Bergman intitulé Sarabande , et de Pierrot fâché avec la lune, un spectacle de mime très poétique conçu par Ophélie Gaillard qui nous en parle ici en étendant ses propos à d'autres sujets comme le violoncelle baroque.

Enfin, un violoncelliste centenaire apporte quelques souvenirs dans le Coin des amateurs, et nous présentons un zoo de violoncellistes à nos lecteurs petits et grands. Continuez à nous faire part de vos impressions, de vos suggestions, et à alimenter la revue et le site Internet de VOTRE Association, qui compte sur votre célérité pour régler votre cotisation 2005.

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INFORMATIONS (extraits)

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NOUVELLES PARTITIONS

- Alexandre Markeas : Cinq souvenirs involontaires pour alto et violoncelle (Billaudot).

- Krystina Mozumanska-Nazar : Happy Birthday pour violoncelle seul ; Piotr Moss : Misterioso pour deux violoncelles. Armiane.

- Beethoven : Complete Cello Sonatas, Bärereiter Urtext. (Jonathan de Mar, editeur).

DVD

Pierre Fournier: Oeuvres de Schumann, Saint Saens, Chopin, Beethoven. Emi «Classic Archives» 5996939.

INTERNET

- Parmi les festivités organisées le jour de l'Assemblée Générale de l'AFV Vincent Ségal a donné un cours public aux élèves du Conservatoire de Saint Maur, et nous sommes convenus d'organiser un entretien avec lui que nous publierons dans l'un de nos prochains numéros. En attendant, vous pouvez cliquer sur son site Internet www.bumcello.com où vous trouverez également des suggestions de CD de « violoncelle atypique ».

Plus généralement, ceux qui souhaitent s'informer sur « les violoncellistes atypiques » peuvent aller sur www.newdirectionscello.com/links où est répertoriée une liste d'instrumentistes improvisateurs spécialisés ou non dans le jazz, les instruments acoustiques, la musique alternative, la pop, etc. comme les Français Jean-Philippe Audin ou Vincent Courtois, le Suisse Daniel Pezzotto, le Hollandais Ernst Reijseger, les Britanniques Phil Sheppard et James Hesford, et une floraison de Canadiens et d'Américains.

CINEMA

Sarabande d'Ingmar Bergman. Dans le dernier film du grand cinéaste suédois, le violoncelle joue un rôle plus fondamental que jamais. Voir article p. 10

SPECTACLES

- Pierrot fâché avec la lune, pantomime musicale.

Voir entretien avec Ophélie Gaillard, p. 12.

Renseignement : La Péniche Opéra.01533507

- Le Pendentif de Lysa (Pascale Jaupart et Frédérique Flanagon), spectacle pour toute la famille à partir de 5 ans. Lysa, enfant perdue, hérite d'un pendentif lié à l'histoire des trois violes de gambe construites par un maître luthier pour son enfant chérie... Lysa décide de partir à leur recherche ; après moult aventures, grotesques, étranges, magiques, inquiétantes même, mais surtout musicales, elle finira par retrouver ses origines ... Ce spectacle se propose avant tout de partir à la découverte de la viole de gambe et de son répertoire. Tous les dimanches à 16 h. à La Comédie de la Passerelle, 102 rue Orfila, 75020 Paris. Réservations : 0143150370. Tarif unique : 7euros.

- Contes en forme de violoncelle (Nathalie de Pierpont et Claire Godfarb, violoncelliste belge). Ce spectacle invite à découvrir ce qui se cache dans le ventre d'un violoncelle. Tout récemment, Claire Godfarb a proposé aux Jeunesses Musicacles de France, cette fois en solo, Le Cil de l'ange . Voir www.jeunessesmusicales.be

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OEUVRES DU RÉPERTOIRE (Extraits) 

« MON CIRQUE », DE PAUL TORTELIER

Outre son grand talent de violoncelliste, Paul Tortelier a composé toute sa vie. A l'occasion de la sortie du disque intitulé «Mon Cirque» , Maud Tortelier, Présidente d'honneur de l'AFV, a adressé la lettre suivante aux lecteurs de notre revue:

«Chers collègues et amis, j'ai le grand plaisir de vous annoncer la sortie d'un disque CD qui me tient particulièrement à coeur puisqu'il s'agit d'une oeuvre intitulée « Mon Cirque » de Paul Tortelier mon époux, oeuvre d'une difficulté exceptionnelle comme la plupart de ses compositions dont Yvan Chiffoleau donne ici une version remarquable où la musicalité ne perd pas ses doits malgré la gageure technique. Comme le titre l'indique, il s'agit d'une succession de numéros particulièrement « dangereux » dans lesquels cet artiste nous éblouit par sa virtuosité sans pour autant négliger leur musicalité. La tâche n'était pas aisée et je le félicite d'autant plus qu'il ne bénéficiait d'aucun modèle (aucune autre version à ce jour) pour le guider. Seuls, sa sensibilité et son esprit l'ont inspiré, et je suis convaincue que l'auteur aurait vraiment apprécié cette exécution. Yvan Chiffoleau est vraiment digne de figurer parmi les élus du violoncelle.»

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JEAN-LOUIS FLORENTZ,

UN COMPOSITEUR AMOUREUX DU VIOLONCELLE

Le 11 décembre 2005, dans le cadre du concert qu'elle a organisé à Saint Maur les Fossés, l'Association française du violoncelle a rendu hommage au compositeur français Jean-Louis Florentz, disparu le 4 juillet 2004 à l'âge de 57 ans, en faisant exécuter son Second Chant de Nyandarua, litanie pour 12 violoncelles.

Dans un entretien avec Myriam Soumagnac, Jean-Louis Florentz déclara en 1994 : «Je n'ai jamais songé à écrire un concerto pour un autre instrument que le violoncelle parce que c'est celui que je préfère de très loin, bien que j'aie pratiqué l'orgue à l'origine. Je vais vous parler d'une manière un peu abrupte mais cela est nécessaire pour comprendre ma pensée : le violoncelle est peut-être le seul instrument qui, lorsqu'on en joue, donne véritablement l'impression de l'étreindre comme si on faisait l'amour avec lui devant tout le monde, or c'est une vision de la musique qui reste essentielle pour moi : communiquer au public qui écoute la sensation physique d'une chose que l'on a vécue dans sa chair pour essayer de le conduire plus loin que lui-même. Cet avantage d'une prise directe sur le spectateur, le violoncelle le possède déjà par la manière dont on le tient : il m'est arrivé, dans ce concerto, de choisir certaines doubles cordes uniquement pour le geste suggestif qu'elles commandent....

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CHEVILLES (Extraits)

            

Avec «un certain sourire», j'ai lu l'article «chevilles» dans le no. 12 du «Violoncelle» rédigé par mon jeune confrère Edouard Sapey-Triomphe. A l'âge de 20 ans environ, j'ai travaillé les «Suites» de Bach avec un danseur très musicien et souple. Je crois que nous avons mutuellement profité artistiquement de nos efforts. Bref, ce danseur m'a un jour fait la remarque suivante, concernant ma façon de m'asseoir derrière mon violoncelle: «Tu n'es pas un taureau, mais ta nuque est pliée comme dans son joug »... Jeune et arrogant, je lui réponds que je suis un grand garçon, que le violoncelle a la même taille pour tout le monde et que cela ne concerne que moi. Vingt-cinq ans après, je ne pouvais plus lever mon bras gauche. Je savais que ma technique de la main gauche ne pouvait en être la cause.

Alors, j'ai révisé profondément ma posture en me rappelant soudain la remarque faite antérieurement. Heureusement, la tête de mon beau «Goffriller» ne date que du XIXème. J'ai ainsi demandé à mon ami luthier, Peter Westermann à Zurich, d'échanger les quatre chevilles (voir photo), et j'ai ainsi gagné presque quatre centimètres pour redresser mes vertèbres cervicales. Voilà une solution discrète et convenable sur le plan esthétique qui me satisfait maintenant depuis plus de vingt ans!

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Walter GRIMMER

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CORDES (Extraits)

Etienne Cardoze poursuit sa série d'articles sur les cordes par un jeu que beaucoup de violoncellistes connaissent déjà : Helicore de D'Addario.

Il s'agit de cordes dotées d'une âme en acier, avec, pour l'aigu, un filetage en titane et pour le grave un filetage en tungstène et argent. Ce jeu frappe d'emblée par le velouté et la beauté de son timbre ainsi que par son homogénéité et sa stabilité. Les cordes aiguës sont riches, le grave légèrement moins; le suraigu sur la corde de La étonne par sa souplesse, sa liberté et sa puissance. Très agréables à jouer pour la main gauche, ces cordes sont souples et plutôt résistantes sous l'archet, à l'exception peut être de la corde de Do qui manque de précision et de rapidité de réponse. D'une manière générale on pourra reprocher aux graves un côté légèrement « cartonneux ».

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IL FAUT TOUJOURS PENSER A DESSERRER LE FREIN A MAIN (Extraits)

Entretien avec Alain Meunier

Quel que soit leur niveau violoncellistique, les membres de l'AFV sont tous des amateurs en matière de journalisme et votre « président » n'échappe pas à la règle, ce qui ne facilite pas toujours la préparation de notre revue. C'est ainsi qu'après un premier entretien avec Alain Meunier je me suis aperçu que j'avais malencontreusement oublié de brancher mon enregistreur. Lorsqu' Alain a eu la gentillesse de revenir au siège de notre association pour me permettre de réparer cette erreur, il se trouve que je venais de me casser la clavicule gauche et je lui ai dit que ceci me gênait pour lever le coude en première position. Il s'est alors emparé de mon violoncelle pour me montrer que lui-même ne levait le coude dans aucune position, ce qui libérait son corps :

J'ai pris l'habitude de faire plus confiance en mes mains qu'en mes bras, m'expliqua-t-il. Il faut trouver une position qui libère le corps et ne pas créer de tension musculaire, ne pas donner l'impression qu'on conduit avec un frein à main. Duport disait qu'il fallait déporter le violoncelle sur la gauche du corps, et en effet, si on tient le violoncelle trop droit, ce sont les dorsales et les lombaires qui trinquent. Je pars du principe que le corps doit conserver un maximum de mobilité... sans pour autant bouger à la place de la musique ! Leopold Mozart, avant Duport, pose de façon péremptoire le problème d'une rigueur des mouvements nécessaire à la bonne transmission musicale : pas de gestes à chaque temps, pas de grimace lorsque le passage est difficile, etc. C'est lumineux !

Dites-vous ceci d'un point de vue strictement physique ?

Non cela va beaucoup plus loin. Je pense que les musiciens devraient perfectionner leur connaissance des mécanismes du corps et du squelette. On devrait nous apprendre à éprouver notre corps, car il n'y a pas d'attitude physique innocente. Tout a un son et tout a un sens. Chez mes élèves, je vois parfois des gestes qui sont en contradiction avec ce qu'ils semblent vouloir exprimer. La façon dont on saisit l'instrument, le rapport intime entre soi et son violoncelle me semblent revêtir une importance fondamentale. Si on est trop tendu, le phrasé en pâtit. Lorsqu' on a une vision claire de ce qu'on veut entendre, on a une attitude physique de plus grande évidence, car il existe une vérité physique indissociable de l'expression musicale.

L'avantage des sportifs sur les musiciens, c'est qu'ils réfléchissent sur les gestes dont le rendement sera maximal.

Voyez ou écoutez par exemple comment certains d'entre nous respirent ! Ce n'est pas réjouissant, et nous aurions avantage à mieux intégrer les disciplines de la respiration. Après tout, la pratique d'un instrument ne se distingue pas fondamentalement de celle du chant, car nos corps sont régis par les mêmes lois.

En fait, je suis très gêné par le sentiment que me donnent certains de mes collègues qui font des carrières magnifiques et que j'admire beaucoup, mais qui, si je les regarde jouer, me donnent l'impression que le violoncelle est un animal rétif, que la production du son est une bataille impudiquement livrée à l'auditeur. Je ne me sens pas une âme de dompteur, et je recherche une pacification du rapport avec l'instrument qui passe par une attitude gestuelle. Je considère que le son doit être enfanté non pas dans la douleur, mais dans la tendresse, le bonheur et la lumière, même pour exprimer la fureur.

C'est peut-être une question d'âge. Avec les années, j'ai moins envie de me bagarrer, plus envie de me réaliser. Et puis les cheveux blancs apportent aussi une dose d'irresponsabilité créatrice, un besoin de lâcher prise. Récemment, j'ai joué le concerto en ut de Haydn que je n'ai travaillé que depuis peu, ce qui fait que mes « premières » sont encore nouvelles. J'y ai pris d'autant plus de plaisir que j'ai éprouvé un sentiment de légèreté, d'apesanteur, en oubliant (presque) totalement les soucis techniques et instrumentaux.

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Ne pensez-vous pas que si on sacralise le lieu de travail, la discipline risque d'étouffer le développement de la personnalité des étudiants ?

La discipline n'éteint rien du tout. Au contraire, elle introduit une notion d'exigence qui permet de mieux s'exprimer. La « soumission » à un texte ou à une règle ne peut avoir qu'un effet enrichissant sur la personnalité, ne serait-ce qu'en faisant naître un espace privé susceptible de laisser passer le désir contrarié, endigué...

Un instrumentiste est joué par la partition, il s'apprend dans la partition et alors celle-ci devient peut-être susceptible de le faire grandir. Je suis de plus en plus convaincu que nous ne pouvons rien apporter à une partition, car ce que nous y injecterions de nous-même ne servirait qu'à en retrancher quelque chose. Au contraire, plus on plonge dans une partition, plus elle nous en apprend sur elle-même, mais aussi sur nous même.

Aujourd'hui, par un raccourci fâcheux, l'écoute préalable d'un C.D. plaque une image sonore avant tout travail, toute réflexion. Il serait pourtant sain d'écouter préalablement ce que vous dit une partition. C'est long, parfois éprouvant, mais si enrichissant !

Voila pourquoi je pense qu'il serait sain d'étudier une partition sur une table, avant de la poser sur un pupitre et prendre son instrument pour commencer à la jouer. Pour établir son cap, un navigateur étudie la carte avant de lever l'ancre. Si nous en faisions autant, nous éviterions que l'étude d'une partition soit faite de l'équarrissage d'un maximum d'erreurs. En prenant son instrument, on aurait déjà une idée de ce qu'on doit faire, au lieu de se noyer dans des répétitions névrotiques qui consistent à recommencer, recommencer, recommencer sans savoir où on va...

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CINEMA

Sarabande d'Ingmar Bergman

par Michel Oriano

 

Dès Musique au fond des ténèbres, réalisé il y a plus de cinquante ans, la musique a joué un rôle si essentiel dans les oeuvres de l'auteur du Silence que, pour approfondir l'analyse de ses films, il s'avèrerait sans doute opportun d'adopter parfois une approche musicologique. Inversement, grâce à l'intelligence et la sensibilité musicales du cinéaste suédois, ses films peuvent nousdonner des pistes pour mieux comprendre et interpréter certains compositeurs dont il cite des extraits, et l'on peut se demander si, dans les conservatoires, l'étude de son oeuvre ne devrait pas figurer au programme d'une culture générale susceptible d'aider les élèves à mieux comprendre des aspects du message que souhaitent faire passer bien des compositeurs.

On pourrait regarder les films de Bergman les yeux fermés tant son choix de certaines partitions, au-delà de toutes les paroles et de toutes les images, exprime les idées et les états d'âme représentés par le cinéaste qui assimile lui-même sa démarche à celle d'un musicien. A plusieurs reprises, il a en effet souligné la distinction entre le génie solitaire du musicien et le travail d'équipe du cinéaste, laissant entendre à quel point il s'était senti tiraillé entre les deux. Au cours d'une interview, n'a-t-il pas déclaré qu'il avait eu une vocation de chef d'orchestre ? Et sa manière de filmer La Flûte enchantée constitue à mon sens l'interprétation la plus musicienne d'un opéra par un cinéaste.

Sarabande, son dernier film, tire son titre du mouvement de la 5ème Suite de Bach pour violoncelle seul dont la mélodie à la fois grave et paisible jalonne les étapes successives du scénario. Plusieurs critiques cinématographiques ont indiqué que, les quatre personnages n'apparaissant jamais que deux par deux, le choix de la sarabande s'expliquerait par le fait que, contrairement aux allemandes, aux menuets ou aux gigues, cette danse était exécutée par des groupes limités à deux danseurs, ce qui semble bien artificiel . Plus finement, Pascal Mérigeau suggère dans Le Nouvel Observateur l'idée selon laquelle un quatuor de Beethoven aurait mieux correspondu au message du réalisateur ; je ne suis pas d'accord avec lui, car le choix de Bergman semble mûrement réfléchi. Pour citer Pascal Mérigeau lui-même, le film se définit par une « simplicité ahurissante » : quelle autre musique correspondrait mieux à cette qualification que la Sarabande de la Cinquième Suite?

Souvenons-nous que, dans Sonate d'automne et A travers le miroir, les Sarabandes monophoniques des 2ème et 4ème Suites illustraient déjà le cheminement solitaire des personnages. Ici, dans ce qui constitue une sorte de testament de l'auteur, ce rôle devient essentiel pour exprimer sa réflexion et sa perception de la vie. A peu d'exceptions près, il se limite aux trois premières mesures de la première reprise, sans aborder le développement de la seconde partie. Contrastant avec le tohu-bohu des sentiments d'une famille laminée par le deuil, l'inceste, la haine et la nostalgie lancinante du passé, la profondeur de la sonorité de notre instrument et la sobriété de la partition où défilent des notes liées, lentes et régulières, sans même l'amorce d'une double corde, reflètent le détachement du regard de l'auteur qui domine la situation du scénario. En même temps, leur gravité sereine exprime la résignation devant la mort à laquelle ne parvient pas à se soumettre le personnage du vieillard, âgé, comme Bergman, de 86 ans. Quoi qu'ils disent, quoi qu'ils fassent, après les scènes où s'affrontent les membres d'une famille, le retour inéluctable des premières mesures sonne comme les pas d'un marcheur infatigable qui reprend paisiblement son souffle avant chaque arpège descendant: rien ne peut arrêter ce dernier, de même que rien ne peut modifier notre destin. A mon sens, les violoncellistes devraient tirer une leçon de ceci et se garder de la langueur de certaines interprétations un peu déclamatoires: les mesures de la Sarabande s'enchaînent lentement mais avec la dynamique d'une progression inéluctable, sans qu'aucun accent ou élargissement ne doive intervenir en début ou en fin de phrase.

Le choix de cette partition austère et majestueuse correspond aussi au désir de Bergman d'exprimer le sentiment de dignité et de solitude des individus. Comme le violoncelle dans les Suites, le vieillard se retrouve seul sans aucun accompagnement ni compagnon. La musique de Bach exprime l'écoulement des heures, indépendantes de toute référence, de tout acte et de tout événement. La frontière entre la vie et la mort se dissout : celles-ci se fondent dans l'expression de l'éternité et le vieillard ne parvient pas à s'y résigner. Ainsi tente-t-il de s'assourdir dans le tintamarre polyphonique de la 9ème symphonie de Bruckner mais finit par se faire rattraper par l'implacable Sarabande qui règnera sur l'écran à la fin du film. La révolte de l'individu est d'autant plus exacerbée qu'elle demeure impuissante pour résister à la marche du temps incarnée par la musique de Bach. L'objectif et l'équilibre sont imperméables au subjectif et au disharmonique.

Parallèlement, la frustration du fils s'exprime lorsqu'il abandonne momentanément son violoncelle pour jouer de l'orgue. Dans un autre épisode, c'est en lui faisant exécuter la Sarabande que ce dernier espère retenir sa propre fille qui cherche à profiter de sa jeunesse pour s'épanouir en abandonnant la pratique solitaire de son violoncelle et entrer dans la société d'un orchestre. Lorsqu'à cette occasion, elle déclare que la Sarabande est trop difficile pour elle, il s'agit sans doute non pas de difficulté technique (cette Sarabande n'en présente guère), mais de maturité encore insuffisante. La quête de l'autre est partie intégrante de la jeunesse et l'acceptation de la solitude incarnée par celle du violoncelle ne saurait venir qu'avec la « sagesse de l'âge ». De ce point de vue, la scène pathétique au cours de laquelle, au terme d'un accès de sanglots incontrôlés diamétralement opposés à la sérénité de la musique, le vieillard va partager la couche de son ancienne épouse, constitue un nouveau signe de révolte contre l'articulation inéluctable de la Sarabande. Son agitation s'avère aussi vaine que stérile : la tragédie vient de ce qu'il ne réussit pas à renoncer à l'action pour accepter la contemplation, élément essentiel de la partition en question.

En même temps, l'apaisement et le dénudement extrême de la Sarabande mènent paradoxalement à une concentration qui nous permet de plonger dans les vibrations du tréfonds de notre âme. Toute la démarche et le discours des personnages masculins consiste à se débattre contre une profonde angoisse. Pour ce faire, ils se livrent dans différents registres de dialogues à des déluges de paroles. Car, comme l'écrit Cioran, « plus on est lésé par le temps, plus on cherche à lui échapper : on transcende la mort par la recherche de l'indestructibilité à travers le verbe, qui, contrairement à la musique, est le symbole même de la caducité ». Mais rien n'y fait : au terme de chaque dialogue reviennent inlassablement les arpèges descendants de Bach.

Ainsi la sarabande de la 5ème constitue-t-elle le dernier jalon de la musique avant le silence générateur d'une musique intérieure qui peut s'avérer infiniment plus tumultueuse que la plus assourdissante des symphonies dans laquelle le héros du film cherche vainement à se réfugier, les oreilles collées à des enceintes réglées à fond qui hurlent la 9ème de Bruckner. Ce vacarme qui n'est plus musique rejoint l'autisme du personnage qui apparaît à la fin du film ; car l'autisme ne peut s'assimiler au silence, si l'on considère ce dernier comme partie intégrante de la musique. Bruit et autisme se rejoignent pour exprimer le néant, dont la sarabande constitue l'opposé, c'est-à-dire la plénitude.

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LE COIN DES AMATEURS (Extraits)

Un Violoncelliste centenaire

par Fabienne Ringenbach

J'ai eu le plaisir de rendre visite au mois d'Octobre 2004 à Maurice Roussel, un violoncelliste presque centenaire qui pratique encore actuellement son instrument quotidiennement. Né en avril 1905, ce personnage bon vivant et chaleureux habite Saint Dié des Vosges et je suis tombée sous son charme en l'écoutant évoquer ses souvenirs.

« Ma mère jouait du violon et de l'alto, mon père de l'alto et ma soeur Colette fort bien du violon. Moi, j'ai fait un peu de piano avant de commencer le violoncelle avec un épicier nommé Richard, puis avec Pollain, un premier prix de Nancy. Nous avions un magasin de lingerie au dessus duquel se trouvait notre appartement. Chaque jour nous faisions de la musique en famille au début de l'après midi : le magasin était ouvert et les clients attendaient la fin d'un morceau pour appeler. Parfois, nous ne descendions même pas...

Au cours d'un séjour à Paris où j'avais emmené mon violoncelle, j'ai rencontré par hasard un impresario qui m'a engagé pour aller jouer sur un bateau transatlantique. Nous étions trois musiciens, un pianiste, un violoniste roumain et moi. Pendant 45 jours, nous avons fait du jazz et de la musique classique dans les salons.

Pendant la guerre je suis resté prisonnier pendant 5 ans en Allemagne. Au camp, j'ai dirigé un orchestre de plus de 30 musiciens...

Hitler avait interdit Mendelssohn, mais j'ai fait applaudir son octuor par les officiers en marquant sur le programme que c'était du Weber.

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PIERROT FACHE AVEC LA LUNE (Extraits)

Entretien avec Ophélie Gaillard

 

Dans le numéro 0 de la revue « Le Violoncelle », Philippe Muller avait écrit un article intitulé « Pierrot fâché avec la lune », dans lequel il évoquait la réaction de Debussy lorsque, peu de temps après sa création en 1915, le violoncelliste Louis Rosoor avait, apparemment de son propre chef, annoncé que la sonate pour violoncelle et piano était inspirée par l'histoire de Pierrot. Quelque temps plus tard, vous avez eu l'idée de monter un spectacle portant le même titre. Y participent, outre vous-même, deux mimes et une pianiste. Y a-t-il une relation entre ce spectacle et l'article de Philippe Muller, qui fut votre professeur au Conservatoire ?

Oui, à l'origine, l'idée du spectacle est bien née d'une polémique violoncellistique, et j'ai voulu pousser l'enquête  amorcée par Philippe, que j'ai consulté à ce sujet, ainsi que Xavier Gagnepain.

Puis la recherche musicologique est devenue une recherche poétique en quelque sorte, et j'ai essayé d'imaginer comment cette musique pouvait subtilement évoquer la lune et les personnages de Pierrot et Colombine en filigrane, sans que le jeu des personnages ne devienne une illustration simpliste du geste musical.

J'ai donc confié la création à Julien Lubek et Cécile Roussat, deux mimes et danseurs issus de l'école de Marcel Marceau, avec lesquels j'avais travaillé auparavant, et nous avons cherché ensemble des pièces de la même époque évoquant une atmosphère onirique. Le thème de Pierrot était très répandu au 19ème et la pantomime blanche est redevenue très à la mode au début du siècle dernier jusque dans les années 30, donnant lieu à des interprétations très surprenantes et contrastées. Songeons par exemple à des poètes comme Paul Verlaine, ou au Pierrot lunaire de Schoenberg.

Nous avons donc choisi quelques préludes pour piano de Debussy, une ou deux transcriptions, la sonate bien sûr, et des pièces de Janacek, notamment le Conte pour violoncelle et piano, une musique magnifiquement étrange, d'une sensibilité toute particulière, qui fait naître dans le spectacle tout un monde magique peuplé d'étranges personnages.

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Vous jouez aussi du violoncelle baroque. Ceci ne pose t- il pas de problème pour la pratique du « violoncelle moderne» ?

Il ne se passe guère de jour sans que je travaille les deux, mais j'essaie toujours de les dissocier, car chacun a son propre langage, ce que certains de mes élèves ne saisissent pas toujours. On peut parfaitement pratiquer les deux à condition d'être suffisamment schizophrène pour que la technique et le langage de l'un ne viennent pas « déteindre» sur l'esthétique d'une autre époque. Il convient par exemple de veiller à ce que l'articulation très dynamique du baroque ne vienne pas détériorer le legato romantique, et réciproquement.

Dans vos classes de violoncelle, parvenez-vous à convaincre vos élèves de suivre cette voie ?

Je le tente, mais c'est difficile, et je le regrette, car en France, sur le plan professionnel, faute de candidats, il y a peu de compétition dans le domaine du violoncelle baroque qui offre pourtant un terrain d'emplois fertile. En même temps, se cantonner au baroque risque de s'avérer frustrant. On peut très bien faire les deux en utilisant des montages, des instruments et des archets différents.

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LUTHERIE (Extraits)

LE CONCOURS ETIENNE VATELOT

Témoignage de Henri Demarquette

Du 5 au 13 décembre 2004 s'est déroulé le concours de lutherie et d'archèterie Etienne Vatelot. Aux côtés de luthiers, le jury comportait 2 violonistes, 2 altistes, un contrebassiste, ainsi que pour le violoncelle, Xavier Phillips et Henri Demarquette. Après la cérémonie de remise des prix, ces derniers ont donné un concert à la mairie de Paris au cours duquel ils ont joué les instruments primés. Henri Demarquette a bien voulu nous dire quelques mots de cette expérience.

Seuls les luthiers participent à la première épreuve éliminatoire en évaluant la qualité des bois, les formes, etc. Puis, pour les épreuves finales, les instrumentistes entrent en piste : ils écoutent et jouent les instruments pour juger de leur sonorité.

Pour le violon, luthiers et instrumentistes ont eu du mal à tomber d'accord, et le premier prix est revenu à un bel instrument fort original, mais dont la sonorité laissait un peu à désirer. Ce problème ne s'est pas posé pour les violoncelles, qui se sont avérés d'un niveau très égal, si bien que le premier prix ne se détachait pas de très loin du second et des mentions.

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LE COIN DES ENFANTS

LE ZOO DU VIOLONCELLE

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