Revue n° 4 - Juin 2002

Éditorial

Yo Yo Ma peut jouer assis, debout, accroupi, à genoux, couché, la tête en bas, les pieds en l'air, en lévitation. Sa sonorité, sa virtuosité, son incarnation de la musique, son immense talent lui vaudraient un trône. Après Lyon, il a donné une série de concerts à la Cité de la Musique de Paris dans le cadre de son programme " La Route de la soie ", que nous avons évoqué dans notre dernier numéro. Un tel gratin de monarques, de diplomates, d'hommes politiques, dont les limousines étaient parquées sur le parvis de la Villette, asssistaient à son concert parisien qu'il ne nous a pas été possible de franchir les ramparts de gardes du corps qui l'entouraient, mais ce n'est que partie remise.
Nous nous contenterons pour le moment de reproduire des extraits du programme publié à cette occasion par la Cité de la Musique, dans nos rubriques nos " D'un instrument au violoncelle et vice-versa ", et " Le coin des compositeurs "., où s'expriment également Paolo Damiani, Victor Suslin, Sofia Gubaidulina, et d'autres.
Nous nous sommes également entretenus avec Xavier Gagnepain, qui a confié dans un ouvrage récent les réfelexions d'un concertiste passionné par l'enseignement, Félix Simonian, qui nous parle du violoncelle en Arménie, et Nelly Pasquier, qui évoque ses souvenirs de Paul Bazelaire.
Dans le coin des amateurs, Pierre Bonvillars nous présente un écrivain du XIXème siècle épris de violoncelle, tansique nous consacrons notre rubrique " lutherie " à un colloque sur l'archet qui s'est tenu à Mirecourt.
Pour varier les plaisirs, nous portons aujourd'hui notre regard sur les arts plastiques, et nous vous présentons une importante moisson d'enregistrements récoltée dans les revues musicales des deux derniers mois.
Enfin, bien que leur organisation ne soit pas encore suffisamment au point pour garantir qu'ils se concrétiseront, j'ai le plaisir de vous annoncer deux projets de l'AFV programmés en principe à l'automne 2002: une journée franco-britannique du violoncelle à la Cité Universitaire Internationale de Paris, et un concert exceptionnel suivi de masterclasses animées par Janos Starker au Théâtre de la Ville et au CNSMP. Puissent nos adhérents nous suggérer d'autres manifestations dans les régions.
Michel Oriano
président de l'Association française du violoncelle.

 
Wassily Kandinsky, Im Blau, 925


Courrier des lecteurs

" Dans votre revue trimestrielle, je trouve fort innovante l'idée de mettre en contact direct les expectatives des musiciens et les recherches acoustiques des luthiers."
Atelier de lutherie à Draguignan
[...]
" J'ai bien apprécié le dernier numéro de la revue... Le stage auquel je participais était un stage sans pique (Jeune Orchestre Atlantique de Saintes) et c'était particulièrement musant de lire vos articles sur ce tardif appendice. Bravo pour votre si chouette revue, et longue vie à l'A.F.V. "
Pierre Denizet
[...]

Archives

Études sur les oeuvres anciennes pour violoncelle des origines connues au milieu du XVIIIe siècle
Par René Morelli, Professeur au Conservatoire d'Alger
Article paru dans la revue " Le Violoncelle " en avril 1933.

Après avoir donné à l'art musical ses formes les plus pures d'expression que ce soient la cantate ou l'oratorio, la sonate ou la sinfonia, l'opéra seria et l'opéra buffa (sans omettre la sublime beauté religieuse apportée par Palestrina), l'Italie aura-t-elle un droit de plus à l'infinie gratitude des musiciens pour avoir dévoilé toutes les ressources du violoncelle et préparé à l'art violoncellistique une évolution des plus brillantes ? C'est ce que tendent à prouver les plus beaux travaux de l'éminent musicologue italien, M. le Professeur Francesco Vatelli, bibliothécaire du Liceo Musicale de Bologne, dont les recherches sur les maîtres de l'Ecole Bolonaise éclairent d'une surprenante lumière les origines de l'évolution violoncellistique.
Nous savons que l'invention du violoncelle remonte à la seconde moitié du XVIème siècle et que, sitôt son apparition, notre instrument est introduit, soit à l'orchestre, soit dans les ensembles instrumentaux, et rangé parmi les instruments remplissant les fonctions fondamentales de l'architecture sonore, c'est-à-dire les basses.
Mais le violoncelle avait d'autres aspirations, et sa qualité mélodique par excellence le destinait plutôt à triompher dans le rôle d'instrument soliste que dans celui d'instrument d'accompagnement.

L'école de Bologne
C'est en cela que nous devons de la gratitude à l'Ecole de Bologne qui fut, vers le milieu du XVIIème siècle, le berceau de cette évolution, tant par la technique de ses premiers virtuoses que par les oeuvres violoncellistiques les plus musicales dues à ses plus grands maîtres.
Notons tout d'abord avec curiosité l'oeuvre de Gio-Battista Fontana, où notre instrument, sous le nom de violoncino, est utilisé avec une certaine hésitation et obtient la préférence de l'auteur sur toutes les sortes d'instruments de l'époque. Cette oeuvre, qui nous semble le plus ancien document relatif à l'étude de notre instrument, fut publiée à Brescia en 1641, onze ans après la mort de l'auteur, et portait comme titre " Sonate à 1, 2, 3 per il violino, o cornetto, fagotto, chittarone, violoncino o simile altro instrumento ".[...] 

Entretien avec
Xavier Gagnepain

Xavier Gagnepain, vous avez publié récemment un livre dont la quatrième de couverture indique que l'objectif fondamental est de fournir des pistes et des méthodes de travail pour permettre au musicien de mieux évaluer ses qualités et ses faiblesses et d'élaborer une véritable stratégie de progrès afin d'exprimer son potentiel artistique. Votre livre se décompose en huit chapitres consacrés respectivement au chant intérieur, au sens rythmique, au son, à l'intonation, au fonctionnement corporel, à l'expression, au style et au goût, à l'oreille du chambriste. Comment vous est venue l'idée de cette publication ?
En fait ce projet ne vient pas de moi. Tout est venu d'un concert-conférence consacré à la Sonate arpeggione, où je devais présenter la démarche d'un musicien qui va du manuscrit à l'interprétation. Il s'agissait de réfléchir sur la notion de fidélité aux sources et sa relativité. C'est à l'issue de cette séance, que Caroline Rosor m'a proposé de faire un livre sur l'enseignement du violoncelle dans la collection qu'elle dirigeait à la Cité de la musique. Après moult hésitations, j'ai accepté, à condition de pouvoir élargir le propos au fonctionnement des musiciens en général. Vous avez d'ailleurs sans doute remarqué que le dessin de couverture de ce livre -réalisé par Vincent Courtois, admirable violoncelliste de jazz, dont j'ai la fierté d'avoir été, un temps, le professeur -représente un pupitre et non un violoncelle.

 


Vous avez intitulé votre livre " Du musicien en général... au violoncelliste en particulier ", et non pas " de la musique en général... au violoncelle en particulier ". S'agit il dans votre esprit d'un ouvrage pédagogique, ou du témoignage d'un pédagogue ?
Tout d'abord, il y a, dans le titre, une référence implicite à ces titres archaïques que j'ai toujours aimés, commençant par " du " ou " de ". Je pense notamment au merveilleux traité du Jean-Louis Duport s'intitulant : " Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l'archet " dont les têtes de chapitres commencent toutes ainsi (" De l'accord du violoncelle ", " De la manière de tenir l'archet " ou encore " Des vibrations et de la coalition des vibrations "). C'est au demeurant un document remarquable qui mériterait de faire l'objet d'un article approfondi dans votre journal. Mais pour en revenir au fond de votre question, dans mon livre, je m'adresse plus prioritairement à deux catégories de personnes: le jeune professeur encore inexpérimenté, et le jeune musicien frustré de ne pas trouver la solution à tel ou tel de ses problèmes ; mon espoir est de leur faire gagner du temps, et d'aider l'un et l'autre à régler en quelques mois des questions qu'il m'a fallu dix ans à résoudre. Cela dit je compte bien être utile à tous ceux désireux de progresser, de l'amateur passionné aux professionnels que je côtoie quotidiennement . Il y a tellement de circonstances, dans la musique de chambre, où l'on aimerait pouvoir dire des choses à ses partenaires, et mettre en lumière certains problèmes de fond. Le plus souvent on doit se contenter de discuter en surface des questions de tempo, de couleurs sonores, d'équilibre. Comme si toutes ces questions ne reposaient que sur la subjectivité de chacun!
[...]
Dans la partie consacrée à l'interprétation, vous établissez une comparaison avec le dilemme posé au traducteur. Mais je n'ai pas tout à fait compris si vous défendiez coûte que coûte le retour et l'adhésion totale aux sources.
Bien sûr que c'est là mon credo. Mais je dis simplement que l'Urtext n'est pas toujours parole d'évangile. C'est souvent la moins mauvaise source disponible, qu'il faut cependant savoir interroger et interpréter.
Ce qui m'amène à vous demander si vous êtes un adepte inconditionnel du baroque.
Ma démarche est toujours allée vers le respect des styles. Avec mon père musicologue, j'ai été très tôt bercé de musique ancienne, et, j'ai très tôt spontanément adhéré à l'interprétation " baroque " des Suites de Bach. J'ai d'ailleurs transmis cette conception à mes élèves. Ophélie Gaillard, par exemple, joue Bach dans un très style baroque sobre, dénué de tout maniérisme inutile. Jérôme Pernoo fait preuve d'une grande imagination tout en conservant une esthétique baroque. Je crois avoir eu une influence sur ces deux lectures.
Si je ne crois pas qu'il y ait un moule unique, je pense qu'il est néanmoins de mon devoir de m'assurer que mes élèves sont réellement aptes à choisir. Et pour cela, je dois d'abord leur apprendre à connaître les idiomes baroques. Souvent, ce sont d'ailleurs les plus réfractaires, au départ, qui se montrent les plus convaincus, par la suite.
Cela dit, quand je vais au concert, je suis plus tolérant avec mes collègues qu'avec mes élèves ou moi-même. Du moment qu'une interprétation est riche de contenu, je peux la trouver très belle, même si je n'y adhère pas personnellement. Je ne suis pas de ceux qui rejètent l'interprétation d'un Maïski, parce qu'elle répond à une autre esthétique que la mienne. J'ai surtout tendance à me dire : " Mon Dieu, ce que ça peut être beau, Bach "
Propos recueillis par Michel Oriano

D'Arménie à Paris


Entretien avec Félix et Luciné Simonian

Parallèlement à une brillante carrière internationale de concertiste, Félix Simonian a enseigné le violoncelle au Conservatoire d'Erevan, capitale de l'Arménie, avant de s'installer il y a deux ans à Paris, où il enseigne au Conservatoire Russe Alexandre Scriabine.
Au cours de notre entretien, il était accompagné de sa fille, Luciné, qui, après avoir passé son prix de piano à Erevan en 1992, a émigré en France, où elle s'est perfectionnée à l'Ecole Normale de Paris. Lauréate de nombreuses bourses, elle est sortie de cet établisssement avec le diplôme de Concertiste de Musique de Chambre reçu à l'unanimité. Outre son activité de concertiste et l'enseignement du piano, elle mène uine carrière de peintre en exposant dans différents pays.
Thierry Huillet, pianiste et compositeur écrit à propos de Félix et de Luciné qu'ils " ont vécu, ri, pleuré, joué du violoncelle, du piano, peint, composé, créé, .. partout dans le monde, à l'ombre des Monts d'Ararat ", les monts bibliques situés aux confins de l'Europe et de l'Asie qui les ont vus naître.

Félix Simonian : Pour moi, la musique est un moyen de communiquer avec le cosmos. Ce n'est pas simplement une source de plaisir, mais un message que nous pouvons envoyer vers les dieux, et, par un effet de miroir, un moyen d'enregistrer celui qu'ils nous adressent. Et je pense que l'orgue et le violoncelle sont les instruments les plus aptes à transmettre ce message. 

 


[...]
AFV : Aujourd'hui, la situation ne doit pas être très confortable dans les écoles de musique de l'ancienne URSS. Même au Conservatoire Tchaikowski de Moscou, on a vu des étudiants préparer leur prix sur des violoncelles fendus, et réparés avec du scotch...
Luciné : C'est vrai, mais les résultats en souffrent moins qu'on ne le pense. Franchir des obstacles contribue à forger le caractère et à acquérir de l'endurance, ce qui est indispensable dans le métier de musicien. Après la chute du régime soviétique, l'Arménie a traversé une période difficile, car l'indépendance a un prix . Nous avons subi un tremblement de terre, un blocus, une grande crise économique et politique... A cette époque, j'avais 20 ans, et je faisais mes études de piano au conservatoire. Nous n'avions ni chauffage, ni électricité ; il fallait aller chercher de l'eau dans d'autres quartiers ; il n'y avait rien à manger. Les élèves de mon père apportaient des bûches pour prendre leurs leçons, et il préparait des concerts avec eux pour les remotiver. Pour tenir le coup, il jouait chaque jour toutes les Suites de Bach, en appelant ça " Bacho-thérapie "... Moi, j'ai passé tout un hiver à jouer dans le noir, avec des gants ! Je ne souhaite une telle expérience à personne, mais il faut reconnaître que la nécessité de survivre vous aguerrit ; on se pousse jusqu'à la limite de soi-même. Cela permet de tester notre attachement à l'Art - on ne continue d'être artiste que si ça fait partie de nous-même, si cela est vital pour la survie de notre monde intérieur...
Alors, quand mes petits élèves français se plaignent pour un oui ou pour un non, par exemple lorsqu'ils déplorent de ne pas disposer d'un tabouret à la maison, je leur dis qu'on peut s'installer sur les pages jaunes de l'annuaire. Mieux vaut travailler sur un bel instrument, bien sûr ; mais on peut s'en passer : il faut aussi apprendre à s'accommoder...[...]

Mon Maître,
Paul Bazelaire

Par Nelly Pasquier

 


À l'heure actuelle, on parle peu de Paul Bazelaire et c'est trop souvent avec un peu de dédain ou de moquerie : il ne jouait pas très bien, entend-on dire; son allure si distinguée, ses vêtements si élégants, son langage si soigné faisaient un peu rire certains de ses élèves (on sait comment sont les élèves !) : on l'appelait " le grand Bazelaire de l'Hôtel de Ville " !
Sa rigueur morale, son catholicisme parfois un peu prêcheur auprès de ceux ou de celles dont il n'approuvait pas la conduite et ses tentatives pour les ramener dans le droit chemin l'exposaient aux sarcasmes qu'on imagine ! Et pourtant, c'est par affection qu'il agissait. Il aimait vraiment beaucoup ses élèves ; c'était même un trait important de son personnage de professeur. En outre, on critiquait plus ou moins durement son enseignement, du moins en ce qui concernait la technique de l'instrument. Certes, ce n'était pas absolument faux.
Moi j'ai été reçue chez Feuillard, avec Paul Tortelier. J'ai adoré Feuillard : il m'a fait une technique extraordinaire. Puis il était très artiste. Au bout d'un an, je suis entrée chez Bazelaire : il a été la lumière de ma vie, et je ne veux pas mourir sans que cela se sache. Plus qu'un simple professeur de violoncelle, c'était un merveilleux maître de musique. Sa culture musicale était immense : fugue, harmonie, contrepoint... Mais surtout il possédait un grand talent de pianiste : il passait le temps des leçons à montrer au clavier des exemples d'interprétation, de phrasé... Il jouait les parties d'accompagnement de telle façon que, tout de suite, le résultat avait de l'allure.[...] 

 

Etre violoncelliste (d')aujourd'hui

par Benjamin Carat, violoncelliste en résidence au Centre National de Création Musicale de Lyon - GRAME. 

Connaissez-vous la célèbre question posée par les agents de l'ANPE, lorsque l'on sort du Conservatoire : "Etes-vous musicien d'orchestre, musicien enseignant, musicien soliste, musicien intervenant...?" Car être violoncelliste, être musicien, est une activité professionnelle qui n'existe pas en soi ! Il s'agit de choisir un corps de métier. Pour certains, c'est évident : l'orchestre est un métier merveilleux, l'enseignement une passion, ou encore le prestige des récitals... Pour d'autres, ce choix l'est beaucoup moins ; je suis de ceux-là. Car finalement, aucune de ces "cases" ne facilite le croisement nécessaire entre les différentes facettes de l'activité artistique, et aucune d'entre elles ne prend sérieusement en compte un autre aspect fondamental de la pratique artistique : la création.

 


Etre violoncelliste aujourd'hui, c'est peut-être recevoir, entretenir, et transmettre la tradition orale de notre grande école française (pour ne citer qu'elle). Mais être un violoncelliste d'aujourd'hui, c'est aussi ne pas oublier de toujours renouveler notre art, pour qu'il ne cesse d'évoluer, et surtout pour qu'il ne meure pas dans l'esprit des générations qui arrivent.
Mon action au GRAME depuis 1999 se situe dans cette perspective : j'y développe un répertoire nouveau pour violoncelle électronique par la commande régulière d'oeuvres auprès des compositeurs, et en collaborant à la recherche d' ingénieurs du son et d' informaticiens. [...]

Lutherie

Un Colloque sur l'archet par Fabienne Ringenbach
  Professeur de violoncelle à Mirecourt, berceau de la lutherie française, Fabienne Ringenbach a accepté d'être la correspondante de l'Association française du violoncelle en Lorraine.

J'ai eu le plaisir d'assister aux 3èmes rencontres organisées par les amis du Musée de la lutherie et de l'archèterie française les 8 et 9 mai à Mirecourt, petite ville des Vosges dans laquelle j'enseigne le violoncelle. Ce colloque portait principalement sur "l'archet" et comportait 8 conférences de qualité et un concert violon piano.
Voici le plus brièvement posssible l'essentiel des notes que j'ai prises pendant ces deux jours en pensant à mes amis violoncellistes.
Les débuts de l'archèterie à Mirecourt.
La ville de Mirecourt a connu une renommée mondiale par sa production d'instruments du quatuor et surtout par sa production d'archets. Mme Bonetat, historienne locale nous a appris qu'en 1753 on y trouve des "faiseurs d'archets". Auparavant, ces artisans n'étaient pas cités et les archets étaient considérés comme des accessoires fabriqués sans doute par les luthiers eux-mêmes. En 1756 trois faiseurs d'archets vivent de leur production alors qu'il y a déjà une soixantaine de luthiers dans cette ville de 3000 habitants. Mirecourt, ville franche, peut importer des matériaux de l'étranger, et l'existence de drapiers explique la présence de bois exotiques aux qualités tinctoriales utilisés pour les tissus. A titre d'exemple, les copeaux de pernambouc (bois dans lequel sont faits la majorité de nos archets) ont longtemps servi dans notre région pour teinter la limonade et les oeufs de Pâques d'une jolie couleur rosée. Dans les merceries de la ville tenues principalement par des femmes, les artisans se procurent toutes les matières premières nécessaires à la fabrication d'archets : bois du Brésil, ébène, crin, nacre, ivoire, peau de chien marin (roussette) pour poncer les baguettes.[...]

 


 

Le coin des écrivains

 Champfleury et Le Violoncelle
Ou la pratique des amateurs au XIXe siècle
Par Pierre Bonvillars

Violoncelliste amateur, Champfleury, ami de Baudelaire et de Courbet, a décrit son expérience de la musique dans une série d'oeuvres littéraires évoquées ici par Pierre Bonvillars. 

Pour Nicolas

Imagine-t-on, de nos jours, un jeune élève de violoncelle inexpérimenté, propulsé par son professeur pour tenir la basse dans un trio en province ? " - Voici la petite basse dont je vous ai parlé, dit mon professeur de musique, M. Trude, en me présentant à M. et madame Loncle. M. Loncle dit : Ah ! ah ! et madame Loncle salua sans lever les yeux ".
Le décor est planté. Ce ne sera pas très drôle : " M. Trude s'étant assis, je m'assis. J'avais toujours ma basse sous le bras et les doigts accrochés dans les cordes ; il faisait très-froid, ce soir-là, et beaucoup plus froid dans les Chenizelles que par la ville. "
Ainsi débutent Les Trios des Chenizelles, la première des trois nouvelles que Champfleury a réuni en un volume sous un titre évocateur : Les premiers beaux jours (1858), trois temps forts d 'une jeunesse remplie de musique de toute sorte. Les Chenizelles, un faubourg de Laon où Jules Husson, dit Fleury puis Champfleury (1821 - 1889), a passé une enfance assez bohème et particulièrement espiègle. " M. Trude dit un jour à mon père : " Il est temps que monsieur votre fils fasse de la musique d'ensemble ; si vous le permettez, je l'emmènerai une fois par semaine chez M. Loncle. - M. Loncle est-il musicien ? demanda mon père. - Non, Monsieur, c'est madame Loncle qui est une excellente pianiste. - Très-bien, dit mon père ; mais Charles n'est pas encore assez bon musicien. - Il le deviendra, dit M. Trude, et les trios sont ce qu'il y a de plus positif pour rendre quelqu'un musicien ". Ce sera un rude apprentissage, en effet, et qui fait référence aux souvenirs de jeunesse de Champfleury lui-même. Charles a l'âge où l'on tire encore volontiers les cordons de sonnette ; c'est son maître qui accorde son violoncelle (" car je n'apportais pas un grand soin à mon instrument et les chevilles en étaient dures ") ; l'accueil aux Chenizelles est glacial à tout point de vue : " M. Loncle ne se serait nullement gêné pour nous faire souffrir du froid, et il ne manifesta jamais aucune inquiétude quand j'entrais avec ma basse couverte de neige ". Mais le jeune homme y fera une sorte d'éducation sentimentale, en observant le comportement de ses partenaires qui trouvent dans la musique d'abord un refuge contre la tristesse et la médiocrité de leur vie, puis un moyen d'exprimer, grâce à Mozart, Haydn ou Beethoven, des sentiments délicats dont M. Loncle prendra ombrage. Malgré quelques épisodes truculents - le violoncelle, transporté sans boîte ni housse par le turbulent garçon rencontre inopinément une brouette dont la roue reste fichée dans le fond " prise dans ma basse comme un hameçon dans la gueule d'un poisson " - la tristesse domine, à peine relevée par une fin tragi-comique.
[...]
Champfleury, l'ami de Baudelaire, avec qui il faisait de grandes virées dans Paris pour observer les chats, de Murger, de Bainville, de Courbet, de Nadar, celui que l'on considérait, un peu malgré lui, comme le chef de l'école réaliste, abandonne peu à peu la pratique de la musique au profit de la littérature. Collectionneur (l'un de ses meilleurs romans, Le Violon de faïence, révèle bien cette passion), c'est aux livres rares, à la caricature et surtout aux faïences qu'il s'intéresse : il sera d'ailleurs nommé conservateur du musée céramique de Sèvres, et s'il a laissé une trace dans la postérité, c'est avant tout grâce à sa Bibliographie céramique qui fait encore autorité.
Cet abandon de la musique, il s'en explique dans le beau chapitre qu'il consacre à Barbara sous le titre d'Un conteur méconnu, dans ses Souvenirs et portraits de jeunesse : " Barbara était le plus habile instrumentiste de la bande ; fils et frère de musiciens distingués, il avait reçu tout jeune d'excellentes leçons de violon, dont le fruit ne fut pas perdu plus tard, et il apportait dans la conduite du quatuor une émotion contenue qu'on retrouve dans quelques pages de ses écrits. La musique l'humanisait ; la douce gaieté des menuets d'Haydn lui faisait oublier momentanément les rudesses de la vie. Des étudiants, des grisettes, formaient l'auditoire, et la petite place Saint-Benoît, près de l'ancien théâtre du Panthéon, était en fête pendant nos concerts qui, l'été, se donnaient la fenêtre ouverte. A chaque étage des maisons voisines se montraient d'heureuses figures d'imprimeurs et de brocheuses qui guettaient l'arrivée des musiciens.[...] 

 

Oeuvres du répertoire

Madrigal pour deux violoncelles, de Viktor Suslin (1998)
" Cette oeuvre composée en février 1998 est un peu comme mon cadeau d'anniversaire à deux musiciens extraordinaires que j'aime beaucoup : il s'agit de Hyung-Jung Sung et Jules Berger. L'écriture d'une composition pour un tel duo est une entreprise passionnante. Ce n'est en effet pas tous les jours qu'on arrive à réunir dans une seule et même oeuvre deux personnes nées en des lieux aussi éloignés et apparemment formées dès le départ à des cultures complètement différentes.
Dans mon travail, j'ai tenté de surmonter des oppositions purement musicales, dans le sens où les deux partenaire du duo cherchent et finissent par trouver le chemin qui mène à l'autre. Je ne souhaite pas m'étendre trop longuement sur ce sujet ; si ce qui habite la musique n'est pas spontanément audible, alors même les commentaires les plus intelligents ne son,t d'aucun secours.
Je souhaite simplement dire ceci : dans ce morceau l'accord joue un rôle prépondérant, non seulement au sens figuré, mais surtout au sens propre du terme. Ce qui signifie que la différence entre ré dièze et mi bémol ou entre le micro intervalle et le quart de ton chromatique devrait être clairement audible dans la mesure du possible.
J'espère que le " Madrigal " est un peu plus qu'une oeuvre occasionnelle. Je m'y suis essayé pour la première fois à plusieurs choses que je n'avais encore jamais expérimentées "
Viktor Suslin.

Quaternion, de Sofia Gubaidulina
" J'ai composé Quaternion en 1996, et je l'ai dédié au violoncelliste moscovite Vladimir Tonka, fondateur d'un quatuor de violoncellistes unique par son professionnalisme. Le titre " quaternion " ressemble à l'appellation " quatuor ",mais il y a toutefois une différence. [...]
Sofia Gubaidulina

Le coin des plasticiens

Les instruments à cordes ont inspiré bien des sculpteurs, peintres et photographes, et, souvent grâce à nos lecteurs, les ressources iconographiques d'une revue consacrée au violoncelle s'avèrent particulièrement abondantes et variées.

 
Arman: L'Aigle à deux têtes, 1974, violoncelle et archet découpés dans du béton. Coll. Galerie Beaubourg.

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Nicolas de Staël: Le Piano Huile sur toile. Collection particulière.

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